L’inventaire inventif

28 janvier 2014 § Poster un commentaire

Énumérer, recenser, détailler tout un aspect d’une réalité sous la forme d’une longue liste, d’une suite interminable de mots, est-ce vocation de comptable ou de poète ? L’accumulation accélère le rythme, déploie la richesse d’un champ lexical, émerveille par la truculence d’une verve littéraire, mais au risque d’une indigestion, d’une lassitude nocive à la lecture. Qui trop embrasse mal étreint. En outre, cette figure de style, préférant la juxtaposition au détriment de la phrase articulée par une syntaxe, n’autorise pas des discours démonstratifs. Elle donne à voir l’illimité, l’inépuisable variation d’une réalité plutôt qu’elle ne prétend à la profondeur concise de l’aphorisme. Et si elle ne se veut pas répertoire raisonné mais pêle-mêle sans réel début ni fin, elle frise la logorrhée. Qui en défendra les charmes ? En révélera les potentialités ? Rabelais, bien entendu, même si, d’Homère à Joyce, la littérature compte de nombreuses litanies.  Fixons le vertige de la liste… Et affirmons tout d’abord que cette prolixité correspond à une relation ludique au langage. Enfant, à quoi jouait Gargantua ?

Là jouoyt,
Au flux
À la prime
À la pille
À la triumphe
À la picardie
Au cent
À l’espinay
À la malheureuse
Au fourby
À passe dix
À trente et ung
À pair et séquence
À troy cents
Au malheureux
À la condemnade
À la charte virade
Au maucontent
Au lansquenet
Au cocu
À qui a si parle
À pille, nade, jocque, fore
À mariaige
À gay
À l’opinion
À qui faict l’ung faict l’autre,
À la sequence
Au luettes
Au tarau
(…)
Au trictrac [Une des premières attestations en français]
À toutes tables
Au tables rabattues
Au reniguebieu
Au forcé
Au dames
(…)

« Les glorieuses conquestes  de la France galamment représentées sous la figure des jeux de dames, de cartes, et de dez  » Allégorie sur la guerre de Hollande. Anonyme, 1678.   Source : Gallica

« Les glorieuses conquestes de la France galamment représentées sous la figure des jeux de dames, de cartes, et de dez » Allégorie sur la guerre de Hollande. Anonyme, 1678. Source : Gallica

À la tirelitantaine
À cochonnet va devant
(…)
À escorcher le renard [Signifie vomir]
À la ramasse
Au croc madame
À vendre l’avoine
À souffler le charbon
Au juge vif, et juge mort
(…)
À pet en gueule [Correspond au jeu moderne de la brouette]
À Guillemin baille my ma lance
À la brandelle
Au treseau
Au bouleau
(…)
À Colin maillard
À myrelimofle
À mouschart
Au crapault
(Gargantua, XXII)
(…)

Jeux de cartes, autres jeux de tables, jeux d’adresses, jeux d’enfants, jeux de mains et jeux inconnus… à quoi rime cet étalage de 217 jeux dont certains apparaissent pour la première fois dans la langue française (le tarot et le colin-maillard) ? Mais dont la plupart ne sont plus que des coquilles sonores n’évoquant rien d’autre que le charme de mots ayant vécu ce que vivent les mots ? A rendre hommage à l’infatigable créativité enfantine ? A sourire des trésors d’imaginations déployés pour passer le temps ? Le dénombrement continuel, en suggérant la prolifération indéfinie, illustre l’étendue d’un vocabulaire autant que l’incapacité des mots à épuiser les choses… Umberto Eco nous invite à lire dans les listes rabelaisiennes la venue d’un amour de l’excès, une poétique de la cornucopia. La démesure assure un effet comique de par son énormité gigantale.

Nature morte aux livres et globes par A. Bernardt. Photographie postale éditée de 1945 à 1985. Source : Gallica

Nature morte aux livres et globes par A. Bernardt. Photographie postale éditée de 1945 à 1985. Source : Gallica

Après les plaisirs de l’homo ludens viennent les découvertes de l’homo studens. Encore jeune, l’imprimerie remplit déjà les bibliothèques de plus de livres que la vie humaine ne permet d’en lire. Pantagruel, arrivé à Paris avec ses précepteurs, découvre le catalogue imaginaire de librairie [bibliothèque] l’abbaye de Saint-Victor. Les titres, pour la plupart fantaisistes, brocardent non seulement la vie dissolue des moines mais aussi les théologastres sorbonicoles, à savoir les tenants d’une sophistique stérile et les adversaires des humanistes. Au côté de personnages contemporains, tels Noël Béda et Sutoris Couturier, docteurs en Sorbonne, Ortuinus Gratius et Jacob Hochstraten, théologiens allemands, sont présents des savants médiévaux, comme le juriste Accurse et le philosophe Duns Scot. Au travers d’une cacophonie de fausses références et de jeux de mots paillards se déroule l’épisode d’un combat d’idées.

Et trouva la librairie de sainct Victor fort magnificque, mesmement d’aulcuns livres qu’il y trouva, desquelz s’ensuit le répertoyre, et primo :
Bigua salutis
Bragueta juris
Pantofla decretorum
Malogranatum vitiorum
Le Peloton de Théologie
Le Vistempenard des prescheurs, composé par Turelupin
La Couillebarine des preux
Les Hanebanes des évesques
(…)
L’apparition de saincte Geltrude à une nonnain de Poissy estant en mal d’enfant
Ars honeste pettandi in societate, per M. Ortuinum
(…)
Les Lunettes des Romipètes
Majoris, De modo faciendi boudinos [De la façon de faire les boudins. Majoris désigne John Mair, théologien écossais]
La Cornemuse des prélatz
Beda, De Optimitate triparum [De l’excellence des tripes]
La Complainte des advocatz sus la réformation des dragées
Le Chatfourré des procureurs
Des Poys au lart, cum commento
(…)
Le Chiabrena des pucelles
Le Cul pelé des veuves
La Coqueluche des moines
Les Brimborions des padres Célestins
(…)
Les Pétarades des Bullistes, Copistes, Scripteurs, Abbréviateurs, Référendaires, et Dataires, compillés par Régis
Almanach perpétuel pour les goutteux et vérollez
(…)
Antipericatametanaparbeugedamphicribationes merdicantum [Composé burlesque de grec et de latin, traduisible par  » Discussions sens dessus dessous des merdicants  » (calembour sur ordre mendiant)]
Le Limasson des rimasseurs
Le Boutavent des alchymistes
La Niquenocque des questeurs, cababezacées par frère Serratis
Les Entraves de religion
(…)
Sutoris, adversus quemdam qui vocaverat eum fripponatorem, et quod fripponatores non sunt damnati ab Ecclesia [De Couturier, contre quelqu’un qui l’aurait appelé fripon, et que les fripons ne sont point condamnés par l’Église]
Cacatorium medicorum
Le Rammoneur d’astrologie
(…)
(Pantagruel, VII)

Ce recueil burlesque associe gaiment des allusions scatologiques aux para-sciences ou au libertinage des religieux. Conjuguant l’ordure à la fausse pédanterie, il dresse le bilan d’efforts gaspillés. Un catalogue ne constitue ni un reflet de l’univers, ni même un miroir de l’état des connaissances : plutôt représente-t-il un condensé arbitraire d’opinions, d’idéologies et de discours contradictoires interdisant le surplomb d’un auteur consacré. Alberto Manguel nous avertit que l’emploi des catalogues imaginaires comme moyen satirique a notamment été imité, entre autres, par des anglais. La Bibliotheca Parliamenti de 1653, attribuée à Sir John Birkenhead, comprend ainsi comme ouvrage Theopeia, discours nous montrant, à nous autre mortels, que l’on peut compter Cromwell au nombre des Dieux puisqu’il a rejeté toute humanité. Un autre pamphlet de Sir Thomas Browne regroupe des curiosités rares ou farfelues à la manière d’une chambre des merveilles précieuse, comme un traité des rêves de Mithridate, un tableau d’éléphant danseur de cordes et une collection d’écrits en langue ancienne d’une fille de 8 ans. Alternant imagination gratuite et pique incisive, la liste de livres suggère davantage des discours que des objets singuliers

Illustrations de De Dissectione partium corporis (1545) de Charles Estienne (1504?-1564). Dessiné par Mercure Jollat. Source : Gallica

Illustrations de De Dissectione partium corporis (1545) de Charles Estienne (1504?-1564). Dessiné par Mercure Jollat. Source : Gallica

Savoir et humour ne se dissociant que rarement chez Rabelais, l’étalage encyclopédique de l’érudition va de pair avec la parodie farcesque. Dès lors, même les listes descriptives apparaissent moins comme des relevés minutieux que la reprise d’un motif poussé à son extrémité. Les enchainements-déchainements verbaux traduisent une complexité, une densité de détails qu’une seule image ne saurait rendre. L’analyse de l’anatomie de Quaresmeprenant, tout en empruntant une partie du lexique à Charles Estienne, génère une série de comparaisons qui handicapent la figuration du géant.

Quaresmeprenant, dist Xenomanes, quant aux parties internes a, au moins de mon temps avoit, la cervelle en gandeur, couleur, substance, et vigueur semblable au couillon guausche d’un Ciron masle.
Les ventricules d’icelle, comme un tirefond
L’excerescence vermiforme, comme un pillemaille
Les membranes, comme la coqueluche d’un moine
L’entonnoir, comme un oiseau de masson
La voulte, comme un gouimphe [Le trigone cérébral comme un bonnet de femme]
Le conare, comme un veze [La glande pinéale comme une cornemuse]
(…)
Les muscles, comme un soufflet
Les tendons, comme un guand d’oyseau
Les ligamens, comme une escarcelle
Les os, comme cassemuseaulx
(…)
La memoire avoit, comme une escharpe
Le sens commun, comme un bourdon
L’imagination, comme un quarillonnement de cloches,
Les pensées, comme un vol d’estourneaulx
La conscience, comme un denigement de Heronneaulx [un envol de hérons]
Les deliberations, comme une pochée d’orgues
(…)
La langue, comme une harpe
La bouche, comme une housse
Le visaige bistorié, comme un bast de mulet
La teste, contournée comme un alambic
Le crane, comme une gibessierere
(Quart Livre, XXX & XXXI)

Même si cette évocation monstrueuse rejoint un débat contemporain contre la méthode analogique de Galien et parodie  le recours systématique à la comparaison, la charge comique reste accessible à un profane. Sans doute, de tels compilations s’avèrent parfois ardues à suivre, du moins à savourer. Elles prennent toute leur ampleur par la déclamation : n’oublions pas l’effet d’oralité de ces textes. François Ier ne se faisait-il pas lire la geste pantagruélique par des lecteurs royaux ? Sans plus nous étendre sur les autres listes qui parsèment l’œuvre (généalogie des géants, activités du Royaume de la Quintessence, ribambelle d’adjectifs apposés au mot couillon, défilé de morts au statut social renversé, manières d’égorger et types de serpents…) affirmons que Rabelais, avant Éluard, se livre à une poésie ininterrompue. S’estompe la distinction entre liste utilitaire et liste aérienne, entre l’ordonnancement encyclopédique et l’amas chaotique. Esthétique et érudition se confondent dans une nomination qui outrepasse les besoins de l’histoire.
Références
ECO Umberto, Vertige de la liste, Flammarion, 2009
FONTAINE Marie-Madeleine, Quaresmeprenant et la contestation de l’analogie médicale, C.Scollen-Jimack, 1984
MANGUEL Alberto, La Bibliothèque, la nuit, Actes Sud,2006

Publicités

Où suis-je ?

Entrées taguées Style sur rabelaisie.