Le fou, le droit d’auteur, le copyfraud… et Rabelais

22 novembre 2013 § Poster un commentaire

Une chronique matinale de Xavier de la Porte, sur France Culture,  fait directement référence à Rabelais pour défendre une vision du droit d’auteur adaptée au monde numérique. Non par un passage qui traite de la propriété intellectuelle mais d’un pauvre et d’un rôtisseur. Le premier faisant cuire son pain au fumet du second, le second cherche à faire payer le premier.

Le cas est tel : A Paris, en la roustisserie du petit Chastelet, au davant de l’ouvrouoir d’un roustisseur  un faquin, mangeoit son pain à la fumée du roust, et le trouvoit, ainsi perfumé, grandement savoureux. Le roustisseur le laissoit faire.  En fin, quand tout le pain feut beaufré, le roustisseur happe le faquin au collet, et vouloit qu’il luy payast la fumée de son roust. Le faquin disoit n’avoir en rien ses viandes endommaigé, rien n’avoir du sien prins, en rien ne lui estre debteur. La fumée dont estoit question, evaporoit par dehors ; ainsi comme ainsi se perdoit elle ; jamais n’avoit esté ouy que, dedans Paris, on vendu fumée de roust en rue. Le roustisseur replicquoit que, de fumée de fumée de son roust n’étoit tenu de nourrir les faquins, et renioit , en cas qu’il ne le payat , qu’il lui housteroit ses crochetz. Le faquin tire son tribart [gourdin] et se mettoit en defense. L’altercation feut grande. Le badault peuple de Paris accourut au débat de toute pars. Là se trouva à propous Seigny Joan le fol, citadin de Paris. L’ayant apperceu, le roustisseur demanda au faquin :  » Veulx tu, sus nostre different, croire ce noble Seigny Joan ?  » _ Oui, par le sambreguoy , respondit le faquin.

Adoncques Seigny Joan, avoir leur discord entendu, commenda au faquin qu’il luy tirast de son baudrier quelque piece d’argent. Le faquin luy mist en main un tournoys Philippus [ancienne monnaie d’argent]. Seigny Joan le print et le mist sus son espaule gauche, comme explorant pour entendre si’il estoit de bon alloy ; puis le posa sus la prunelle de son oeil droict, comme pour veoir s’il estoit bien marqué.

Tout ce feus faict en grande silence de tout le badault peuple, en ferme attente du roustisseur, et desespoir du faquin. En fin, le feist sus l’ouvroir sonner par plusieurs foys.  Puis, en majesté praesidentiale, tenent sa marote on poing, comme si feust un sceptre, et affeublant en teste son chapperon de martres cingesses à aureilles de papier, fraizé à points d’orgues, toussant préalablement deux ou trois bonnes foys, dist à haulte bonne voix :  » La court vous dict que le faquin qui a son pain mangé à la fumée du roust, civilement a payé le roustisseur au son de son argent « . Chapitre XXXVII du Tiers-Livre

Profiter d’une copie numérique, c’est un peu respirer de la fumée : cela n’enlève rien à l’original. La fumée numérique se démultiplie bien plus. Bon, l’analogie ne tient pas tout à fait : elle ne rend pas compte du fait que les tensions actuelles du droit d’auteur viennent de la fin des intermédiaires entre créateurs et usagers sur le web.  Mais elle montre que la folie ne se tient pas toujours là où on l’attend : le copyright délire à sa façon.

Toujours est-il que Rabelais évoque bien le respect de son œuvre. Dans le privilège royal du 19 septembre 1545 octroyé par François Ier pour ce même roman, il se plaint d’ouvrages corrompus par les imprimeurs et de livres « scandaleux » qui lui sont faussement attribués… ce dernier point prouvant aussi bien sa réputation que sa célébrité.

Songes pantagruéliques 6 (2)

Un critique, un certain M. Tetel, voit dans l’île de Ganabin une figuration du problème de la création littéraire et de son imitation. Je tire cela d’une note de l’édition de la Pléiade et j’ignore donc pour l’instant la teneur de ses arguments, mais quand je regarde ce chapitre LXVI du Quart Livre, je n’y vois que la peur de Panurge à l’égard des brigands et larrons. Il faut dire que le titre incite à cette interprétation « Comment prés de l’isle Ganabin au commendement de Pantagruel furent les Muses saluées ». Elles sont évoquées ensuite par Frère Jean qui propose de tirer un coup de canon, en grande partie pour se moquer de la couardise de Panurge.

Voulez vous bien rire ? Faictez mettre le feu en ce Basilic que voyez prés le chasteau gaillard. Ce sera pour salüer les Muses de cestuy Mont Antiparnasse. Aussi bien se guaste la pouldre dedans.

Très bien me direz vous, mais le respect de l’œuvre et l’abus de la propriété intellectuelle, ce n’est pas la même chose. Si je ne m’abuse, les privilèges commencent en France avec François Ier, dans un contexte d’essor de l’imprimerie, de lutte contre la contrefaçon… et de l’accroissement de la censure par le contrôle préalable de l’édition. Le dépôt légal ne date-t-il pas de 1537 ? (Ce dispositif permet néanmoins d’avoir une bibliothèque numérique riche . On ne peut pas non plus faire de Rabelais un défenseur du droit d’auteur. La copie numérique évite de tronquer une œuvre par un mauvais travail éditorial ou imprimé, quant au droit de paternité il est totalement compatible avec une culture du libre. Il est de toute manière forcément un peu vaseux de tirer Rabelais vers une réflexion sur la propriété intellectuelle, puisqu’ anachronique, mais également jouissif et totalement légitime pour les férus de littérature.

Songes pantagruéliques 7 (2)La malhonnêteté a parfois des conséquences positives à terme : Les Songes drolatiques de Pantagruel  ne sont parus sous ce nom sans doute que dans un but simplement commercial, puisque les gravures ne sont très probablement pas de Rabelais. Néanmoins, ce procédé a au moins sauvé 120 gravures fantasques, monstrueuses et imaginatives de l’oubli, et donné lieu à de nouvelles créations.

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