Moutons de Dindenault sur un air de guitare

6 décembre 2013 § Poster un commentaire

Au nombre des expressions rabelaisiennes entrées dans le patrimoine linguistique, les moutons de Panurge figurent en bonne place pour dénoncer tout ce qui est suivisme bêlant, mouvement de masse irréfléchi, grégarisme pulsionnel tout juste efficace à nous mener droit dans le gouffre du mur… Tout commence par une échauffourée dans le Quart Livre. En pleine mer, alors qu’ils abordent un navire de commerce, un marchand, du nom de Dindenault,  se moque de l’accoutrement de Panurge, qui l’insulte à son tour, avant que la situation dégénère. L’entourage apaise la situation et, en signe de réconciliation, on ouvre les bouteilles. Panurge déclare alors vouloir acheter un de ses moutons au marchand.  Ils s’avèrent bien plus chers que prévus, car ce ne sont pas n’importe quels ovins…

Ce sont moutons à grande laine. Jason y print la toison d’Or. L’ordre de la maison de Bourgogne en fut extraict. Moutons de Levant, moutons de haulte fustaye, moutons de haulte gresse.

Voilà une petite réécriture : dans le mythe originel des Argonautes, seul un bélier porte une telle laine, Chrysomallos, que le héros grec doit rapporter à  son ambitieux oncle Pélias. L’allusion à la maison de Bourgogne ajoute un aspect politique à l’épisode, car l’ordre de la Toison d’or obéissait directement à Charles Quint.

Illustration extraite d'un recueil commémorant un spectacle (un carrousel) mené par l'Ordre de la Toison d'Or en l'honneur de Philippe V, duc de Bourgogne, son créateur.

Illustration extraite d’un recueil commémorant un spectacle (un carrousel) mené par l’Ordre de la Toison d’Or en l’honneur de Philippe V, duc de Bourgogne, son créateur.

Dindenault donc, vante tel un bonimenteur les propriétés mirifiques de ses bêtes mythologiques, dont toutes les parties sont à la fois utiles et précieuses. La laine sert aux fins draps de Rouen, les boyaux entrent dans la fabrication des violons et des harpes, leur chair est un baume délectable , l’urine permet le meilleur salpêtre du monde et leurs crottes soignent 78 espèces de maladies. Sans omettre que les cornes concassées mises en terre font pousser des asperges et autres bagatelles.  Panurge essaie en vain d’interrompre le discours du margoulin pour achever la transaction, essuie d’autres piques sans sourciller, finit par obtenir un prix de trois livres tournois qu’il juge excessif, paie enfin et choisit le beau et gros mouton. Et... (Vous pouvez écouter l’épisode, lu par François Bon, en suivant ce lien)

Soubdain, je ne scay comment le cas feut subit, je ne eut le loisir de le consyderer. Panurge, sans aultre chose dire jette en pleine mer son mouton criant et bellant. Tous les aultres moutons crians et bellans en pareille intonation commencerent soy jecter et saulter en mer après la file. La foulle estoit à qui le premier y saulteroit après leur compaignon. Possibles n’estoit les en garder. Comme vous sçavez estre du mouton le naturel, tous jours suyvre le premier, quelque part qu’il aille. Aussi le dict Aristoteles lib. 9. de histo. animal. estre le plus sot et inepte animant [être animé] du monde. Le marchant tout effrayé de ce que davant ses yeulx perir voyoit et noyer ses moutons, s’efforçoit les empescher et retenir tout de son povoir. Mais c’estoit en vain. Tous à la file saultoient dedans la mer , et perissoient.

Finablement il en print un grand et fort par la toison sus le tillac de la nauf, cuydant ainsi le retenir, et saulver le reste ainsi consequemment. Le mouton feut si puissant qu’il emporta en mer avecques soy le marchant, et feut noyé, en pareille forme que les moutons de Polyphemus le borgne Cyclope emporterent hors la caverne Ulyxes et ses compagnons. Autant en feirent les aultres bergiers et moutonniers les prenens uns par la corne, aultres par les jambes, aultres par la toison. Lesquels tous feurent pareillement en mer porfendez et noyez miserablement.

Panurge à cousté du fougon [cuisine] tenent un aviron en main, non pour ayder auxx moutonniers, mais pour les enguarder de grimper sus la nauf, et evader le naufraige, les preschoit eloquentement, comme si feust un petit frere Olivier Maillard, ou un second frere Jean bourgeoys, leurs remonstrant par lieux de Rhetoricque les misere de ce monde, le bien et l’heur de l’autre vie, affermant plus heureux estre les trespassez, que les vivants estre en ceste vallée de misere; et à chacun d’eulx promettant eriger un beau cenotaphe, et sepulchre honoraire au plus haut du mont Cenis , à son retour de Lanternoys : leurs optant ce neant-moins, en cas que vivre encore entre les humains ne leurs faschat, et noyer ainsi ne leur vint à propous, bonne adventure, et rencontre de quelque Baleine, laquelle au tiers jour subsequent les rendist sains et saulves en quelque pays de satin, à l’exemple de Jonas. La nauf vuidée du marchant et des moutons, « Reste il icy (dist Panurge) ulle ame moutonniere ? Où sont ceulx  de Thibault l’aignelet ? Et ceulx de Regnauld belin, qui dorment quand les aultres paissent ? Je n’y sçay rien. C’est un tour de vieille guerre. Que t’en semble frere Jean ?

_ Tout bien de vous (respondit frere Jean). Je n’ay rien trouvé maulvais si non qu’il me semble que ainsi comme jadis on souloyt en guerre au jour de bataille, ou assault, promettre aux soubdars double paye pour celluy jour : s’ils guaingnoient la bataille, l’on avoit prou de quoy payer : s’ilz la perdoient, c’eust esté honte la demander, comme feirent les fuyards Gruyers après la bataille de Serizolles : aussi qu’en fin » vous doibviez le payment reserver. L’argent vous demourast en bourse.

_ C’est (dist Panurge) bien chié pour l’argent. Vertus Dieu j’ay eu du passetemps pour plus de cinquante mille francs. Retirons nous, le vent est propice. Frere Jean escoutte icy. Jamais homme ne me feist plaisir sans recompense, ou recongnoissance pour le moins. Je ne suys point ingrat, et ne le feuz, ne seray. Jamais homme ne me feist desplaisir sans repentence, ou en ce monde, ou en l’autre. Je ne suis poinct fat jusque là.

_ Tu (dist frere Jean) te damne comme un viel diable. Il est escript, Mihi unidictam, et caeara. [A moi la puissance de punir ]  Matiere de breviaire. »

Au côté burlesque de la farce cruelle de Panurge répond l’admonestation humaniste de Frère Jean, se référant à Saint-Paul exhortant à la charité même envers les ennemis (Romains, XII, 19). La saveur comique de ce passage, qui tient également à des références mal placées et au sermon de Panurge,  se trouve alors teintée d’une certaine ambivalence. Toujours est-il que la noyade de Dindenalt montre  en essayant de le retenir un mouvement de masse sans préparation, on se laisse emporter et tout nos efforts tombent à l’eau. Néanmoins, les moutons, eux, surnagent jusqu’à nos jours, relayant bien malgré eux le nom de Panurge jusque dans les chansons.

 

 

Publicités

Où suis-je ?

Entrées taguées Panurge sur rabelaisie.