L’impropre de l’animal

4 février 2014 § Poster un commentaire

Réfléchir sur le crime, le meurtre, la violence, oui, analyser les pulsions saugrenues et la part ombrageuse de l’homme, pourquoi pas, mais disserter sur la merde, voilà un sujet d’études, au premier abord, pour beaucoup, trop repoussant, répugnant, immonde. Le mal, bien sûr, le sale, non. Qui avoue sa fierté de porter son attention sur un tabou ? Une foultitude, mais sur un tabou qui n’est pas de l’ordre de la marginalité ou de l’interdit social mais de la nécessité organique ? Dont l’opprobre ne vient que de sa saleté, semblant donc de peu d’intérêt pour qui cherche à analyser les profondeurs de l’être humain ? Et pourtant…. qui veut comprendre la beauté ne devrait-il pas s’intéresser à la laideur ? Et pareil pour tous les couples conceptuels faciles, amour-haine, guerre-paix, intelligence-bêtise ? Ne serait-ce que pour déconstruire ces associations binaires par la suite, déficeler les fausses oppositions, que l’un n’est pas le miroir de l’autre ? Parions que notre condition fécale recèle des interrogations consistantes, une matière à penser. L’excrétion désacralise. Elle nous rappelle à notre animalité primitive. Elle se rit des autorités guindés, des esprits pédants, de ceux qui se croient au-dessus des autres. Un humaniste n’écrira-t-il pas : « Si, avons nous beau monter sur des échasses, car sur des échasses encore faut-il marcher de nos jambes. Et au plus élevé trône du monde, si ne sommes assis que sur notre cul. » Il importe donc pour qui s’apprête à entrer en dévotion de veiller à sa pureté corporelle, de ne pas prendre le risque qu’une indisposition digestive empêche notre méditation.

Car les Bons Pères de religion par certaine cabalistique institution des anciens, non escripte, mais baillée de main en main, soy levans de mon temps, pour matines, faisoient certains praembules notables avant entrer en l’eclise. Fiantoient aux fiantoirs, pissoient aux pissoirs, crachoient aux crachoirs, toussoient aux toussoirs mélodieusement, resvoient aux resvoirs affin de ne rien immonde ne porter au service divin. Ces choses faictes, devotement se transportoient en la saincte chapelle (ainsi estoit en leurs rebuts nommés la cuisine claustrale) et devotement sollicitoient que dès lors feust au feu le beuf mis pour le desjeuner des religieux frères de Notre-Seigneur. (Tiers Livre, XV)

De même que les flux gastriques se moquent des instants solennels, ils ne reconnaissent ni hiérarchie, ni théocratie. Messire Gaster, objet de la vénération des gastrolaâtres, le reconnaît lui-même :

« Ce non obstant, Gaster confessoit estre non Dieu, mais paouvre, vile, chetifve creature. Et comme le roy Antigonus premier de ce nom respondità un nommé Hermodotus (lequel en ses poésies l’appelloit Dieu, et filz du Soleil) disant Mon Lasanophore le nie. Lasanon estoit une terrine et un vaisseau [pot] approprié à recepvoir les excrements du ventre : ainsi Gaster renvoie ces Matagotz [hypocrites] à sa scelle persée veoir, considerer, philosopher, et contempler quelle divinité il trouvait en sa matière fecale. » (Quart Livre, LX)

Chaise percée. Illustration anonyme de Nouveau voyage d'Italie de Maximilien Misson, édité en 1731. Source : Gallica

Chaise percée. Illustration anonyme de Nouveau voyage d’Italie de Maximilien Misson, édité en 1731.

La merde, en-elle même résidu alimentaires, indésirable rejet de nutriments, dégrade parce qu’elle est en elle-même dégradation. Elle entache les élévations spirituelles. Non seulement profanatrice, elle refuse toute prétention à la dignité, elle comporte une violence symbolique d’humiliation. Ainsi Panurge dévalue-il les gloses médiévales :

Ainsi vint à Bourges, où estudia bien long temps, et proffita beaucoup en la faculté des loix. Et disoit aulcunesfois que les livres des loix luy sembloient être une belle robbe d’or, triumphante et précieuse à merveilles, qui feust brodée de merde de merde : Car, disoit-il, au monde n’y a livres tant beaulx, tant aornés, tant élégans, comme sont les textes des Pandectes; mais la brodure d’iceulx, c’est assavoir la Glose de Accurse, est tant salle, tant infâme et punaise, que ce n’est qu’ordure et villenie. (Pantagruel, V)

Insulte passagère, qui révèle une aversion sans prendre le temps de l’explication raisonnée. En réalité, l’urine apparait comme une arme bien plus redoutable dans la geste rabelaisienne. Dans le premier roman, Panurge répand une concoction composée à partir d’une chienne en chaleur sur une dame qui se refuse à lui. Une horde de chiens la pourchassent et compissent l’infortunée. Si ce pendard ne nous surprend pas avec ce tour cruel, cela se révèle plus étonnant pour Gargantua, figure du géant débonnaire et humaniste. Arrivé à dans la capitale, les parisiens se pressent autour de lui comme une bête de foire, si bien qu’il se réfugie sur la cathédrale et se soulage à sa façon de cet imprévu succès.

Auquel lieu estant, et voyant tant de gens, à l’entour de soy : dist clerement :
« Je croy que ces maroufles voulent que je leur paye icu ma bien venue et mon proficiat. C’est raison. Je leur voys donner le vin. Mais ce ne sera que par rys.» Lors en soubriant destacha sa belle braguette, et tirant sa mentule en l’ai les compissa si aigrement, qu’il en noya deux cens soixante mille, quatre cens dix et huyt. Sans les femmes et petiz enfans. Quelque nombre d’iceulx evada ce pissefort à legiereté des pieds. Et quand furent au plus hault de l’université, suans, toussans, crachans, et hors d’halene, commencerent à renier et jurer les ungs en cholere, les aultres par rys. « Carymary, Carymara. Par saincte mamye, nous son baignez par rys », dont fut depuis la ville nommée Paris laquelle auparavant on appelloit Leucece. (Gargantua, XVII)

Inondation, 24/1/1910, quai de Passy. Paris, 16e arrondissement, un homme et un enfant tirent une lourde charrette à bras : photographie de presse / [Agence Rol. Source : Gallica Auteur : Agence Rol. Agence photographique Ne voir que les résultats de cet auteur Date d'édition : 1910

Inondation, 24/1/1910, quai de Passy. Paris, 16e arrondissement, un homme et un enfant tirent une lourde charrette à bras : photographie de presse / Agence Rol. 

Il est vrai que cette inondation-pour-de-rire tient plus de l’imagerie facétieuse, de l’humour gras et consciemment puéril plus que de la description sadique. Jouer avec les excréments, même dans le seul monde insalissable du langage, afin de se moquer du sérieux de l’intelligence et de la morale. Par différence avec l’affront ordurier et agressif, l’emploi ludique de la merde ne cherche pas tant à rabaisser un adversaire qu’à se moquer du désarroi du merdoyé. L’espièglerie va jusqu’à l’autodérision, comme en témoigne Panurge, qui rit après s’être conchié de peur après le retentissement d’un coup de canon.

Frere Jan à l’approcher sentoit je ne sçay quelle odeur aultre que de la pouldre à canon. Dont il tira Panurge en place, et apperceut que sa chemise estoit toute foyreuse et embrenée de frays. La vertu retentrice du nerf qui restraincti le muscle nommé Sphincter (c’est le trou du cul) estoit dissolue par la vehemence de paour qu’il avoit en ses phantasticques visions. Adjoint le tonnoire de telles cannonades : lequel plus est horrificque par les chambres basses que n’est sus le tillac. Car un des symptomes et accidens de paour est que par luy ordinairement, se ouvre le guischet du serrail on quel est à temps la matière fecale retenue.

(…)

« Dictez vous, respondit Pantagruel, que j’ay paour ? Pas maille. Je suys par la vertus Dieu, plus couraigeux, que si j’eusse autant de mousches avallé, qu’il en est mis en paste dedans Paris, depuys la feste sainct Jan jusques à la Toussains. Ha, ha, ha, ? Houay ? Que Diable est cecy ? Appelez vous cecy foyre, bren, crottes, merde, fiant dejection, matiere fecale, excrement, repaire, laisse, esmeut, fumée, estront, scybale, ou spyrathe ? [Les deux derniers mots sont empruntés au grec.] C’est (croy je) sapphran d’Hibernie. Hoa, ha hie. C’est sapphran d’Hibernie. » (Quart Livre, LXVII)

Wlespiègle (Till l'espiègle) vend à son ancien Maitre Cordonnier des barils de Merde pour de la graisse. Estampe anonyme du 17e siècle. Source : Gallica.

Wlespiègle (Till l’espiègle) vend à son ancien Maitre Cordonnier des barils de Merde pour de la graisse. Estampe anonyme du 17e siècle.

Insouciance devant les pieds de nez de la nature, gaité sauvage que ne rebute point l’aspect et l’odeur merdiques, ces traits de caractère nous approche du carnaval et de la liesse carnavalesque chère à Bakhtine. Le comique grossier s’affranchit des visions du monde tragiques, des exhortations à la bienséance. L’ingéniosité que montre Gargantua enfant, par l’invention du torchecul, détrône le savoir de son piédestal en restaurant notre part de matérialité. Inversement, il prouve que l’esprit s’éveille non pas en s’aveuglant devant ce qui l’exècre mais au contraire par une exploration dénuée de préjugés et de craintes.

_ J’ay (respondit Gargantua) par longue et curieuse experience inventé un moyen de me torcher le cul, le plus seigneurial, le plus excellent, le plus expédient que fut jamais feut veu.
_ Quel ? dict Grandgousier.
_ Comme vous le raconteray (dist Gargantua) presentement. Je me torchay une foys d’un cachelet de velours de une demoiselle : et le trouvay bon : car la mollice de sa soye me causoit au fondement une volupté bien grande. Une aultre foys d’un chapron d’ycelles et feut de mesmes. Une aultre foys des aureillettes [partie de coiffure qui recouvre les oreilles] de satin cramoysi : mais la dorure d’un tas de sphere de merde qui y estoient m’escorcherent tout le derriere, que le feu sainct Antoine arde le boyau cullier de l’orfebvre qui les feist : et de la demoiselle, que les portoit. Ce mal passa me torchant d’un bonnet de paige bien emplumé à la Souice. Puis fiantant derrière un buisson, trouvay un chat de Mars, d’icelluy me torchay, mais ses gryphes me exulcerent tout le perinée. (…)

En chiant l’aultre hyver senty
La guabelle que à mon cul doibs,
L’odeur feut aultre que cuydois :
J’en feuz du tout empuanty.

O si quelc’un eust consenty
M’amener une que attendoys
En chiant.

Car je luy eusse assimenty [arrangé]
Son trou d’urine, à mon lourdoys [de manière grossière]
Ce pendant eust avec ses doigtz
Mon trou de merde guarenty
En chiant

(…)

Mais concluent je dys et maintiens, qu’il n’y a tel torchecul que d’un oizon bien dumeté, pourveu qu’on luy tienne la teste entre les jambes. Et m’en croyez sur mon honneur. Car vous sentez au trou du cul une volupté mirificque, tant par la douleur d’icelluy dumet, que par la chaleur tempérée de l’oizon, laquelle facilement est communicquée au boyau culier et aultres intestines, jusques à venir à la région du cueur et du cerveau. Et ne pensez que la beatitude des Heroes et semidieux qui sont par les champs Elysiens soit en leur Asphodele ou Ambroisie, ou Nectar, comme disent ces vieilles ycy. Elle est (scelon mon opinion) en ce qu’ilz se torchent le cul d’un oyzon. (Gargantua, XIII)

Joueur de harpe charmant un oiseau / artiste anonyme français fin XVe siècle. Source : Gallica

Joueur de harpe charmant un oiseau / artiste anonyme français fin XVe siècle.

Et pour donner le mot de la fin de cet article merdoyant à un poète, retenons que là où ça sent la merde, ça sent l’être.

Pour qui ce sujet n’écœure pas
Claude Gaignebet et Marie-Claude Perier, L’homme et l’excretum, in Histoire des mœurs, Gallimard, 1990,, I, vol. 1., pp.831-893
Sébastien Rongiet, La scatologie dans le Quart Livre, 25 août 2013

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