Pour ce que le rire est le propre de l’homme

9 novembre 2013 § Poster un commentaire

Vray est qu’icy peu de perfection
Vous apprendrez sinon en cas de rire :
Aultre argument ne peut mon cœur elire
Voyant le deuil, qui vous mine et consomme,
Mieulx est de ris que de larmes escripre.
Pource que rire est le propre de l’homme.

Molière, La Farce de maître Pathelin, Marivaux, Allais, Mafalda, Desproges… rares sont nos classiques au service du rire, encore moins nombreux sont les partisans d’un rire gras et bruyant, faisant fi des codes de conduite et d’une désuète bienséance. Même si Rabelais utilise son talent comique à des visées satiriques, afin de pourfendre sorbonicoles abscons, moines paillards et tyrans bellicistes, ses écrits défendent également un rire purement gratuit et libérateur, comme les scènes carnavalesques évoqués dans un article précédent, comme celui de l’enfance que nous évoquerons une autre fois. Face à ses détracteurs fanatiques, qui enverraient bien l’humaniste rôtir place Maubert, l’écrivain affirme n’écrire que folâtrerie joyeuse pour le simple délassement des esprits.

Apres disner, tous allerent (pelle melle) à la Saulsaie : et là (…) dancerent au son des joyeux flageolletz et doulces cornemuses : tant : baudement que c’estait passe-temps celeste les veoir ainsi rigoullez

Illustration du Rire de Coquelin Cadet (1887)

Néanmoins, comme il affirme également qu’il convient d’interpréter à plus haut sens, tout rabelaisien ne s’arrête pas au rire tonitruant. Pourquoi celui-ci s’opposerait-il à la profondeur ? Au contraire, parmi les personnages négatifs se trouvent les agélastes, ceux qui ne savent pas rire. L’étymologie du tyran Picrochole, bile amère, évoque sa mélancolie. Selon les théories de l’époque, un même dérèglement humoral génère dépression, aigreur et colère

Ed. chez MartineEstampe, (29,3 x 22,6 cm)

La Colère ou l’inconvénient de politiquer en buvant du punch

Le rire recèle des vertus thérapeutiques : il rassérène, ressource, renouvèle la confiance envers la vie, par delà les sentiments de désespoir et de vacuité. Ce médecin de Rabelais conseille directement les grandes et inestimables chroniques de l’énorme Gargantua, ancêtre de son propre Gargantua, pour redorer les couleurs de l’existence

« J’ai connu de hauts et puissants seigneurs en bon nombre, qui allant à chasse de grosses bestes, ou chasser au vol : s’il advenait que la beste rencontrée par les brisées, ou que le faucon se mist à planer, voyant la proye s’enfuir à tire-d’esle, ils estoient bien marrys, comme entendez assez : mais leur refuge de reconfort, et affin de ne soy morfondre, estoit à relire les inestimables faictz dudict Gargantua. Aultres sont par le monde (ce ne sont fariboles) qui estant grandement affligez du mal des dentz, apres avoir tous leurs biens despenduz en medecins sans en rien profiter, ne ont trouve remede plus expedient que de mettre lesdictes chroniques entre deux beaulx linges bien chaulx, et les appliquer au lieu de la douleur, les sinapizand avec un peu de poudre d’oribus. »(Pantagruel, Prologue)

Vous me direz que de telles recommandations tiennent plus de la bibliothérapie que de la gélothérapie (ou rigologie), que se soulager par des livres plaisants n’implique guère que le rire guérisse. Je vous l’accorde, et le rire ne s’accompagne pas toujours de la douceur. Il tient  également du compulsif, de l’incontrôlé, du pulsionnel. S’il est remède, il est remède violent, comme l’illustre Janotus de Bragmardo, sophiste qui finit par rire avec les autres du discours incompréhensible qu’il délivre, d’un fou rire détruisant sa contenance.

Le Sophiste n’eut si toust achevé que Ponocrates et Eudemon s’esclafferent de rire tant profondement, que en cuiderent rendre l’ame à dieu, ne plus, ne moins que Crassus voyant un asne qui mangeoit les figues qu’o avoit apresté pour le dîner, mourut de force de rire. Avec eulx, commença à rire maistre Janotus, à qui mieulx mieulx, tant que les larmes leurs venoient es yeux : par le véhément ébranlement de la substance du cerveau : à laquelle furent exprimées ces humiditez lacrymales, et transcoullées jouxte les nerfs optiques. En quoy par eulx estoyt Democrite Heraclitizant, et Heraclite Democritizant representé.

Il y a des rires qui sauvent, d’autres qui tuent, de même qu’il existe des rires assassins par leurs force d’exclusion, d’autres fraternels par leur preuve de complicité. Sérieux ou frivole, au fond, là n’est pas la question. Ce que nous montre Rabelais, c’est que la facétie la plus puérile en apparence peut cacher une riche vision du monde, que la philosophie même accueille le rire depuis l’antiquité.

Hendrick ter Brugghen,  1628, 85,7 × 70 cm, (Rijksmuseum, Amsterdam)

Démocrite, Hendrick ter Brugghen, 1628, 85,7 × 70 cm, (Rijksmuseum, Amsterdam)

Sources & références

P. HEUZÉ & C. VEYRARD-COSME (éds.), La Grâce de Thalie ou la beauté du rire, Presses Sorbonne Nouvelle, 2010

G. MINOIS, Histoire du rire et de la dérision, Fayard, 2000

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