L’ humanisme dans la graphosphère

20 mars 2014 § Poster un commentaire

Maintenant toutes disciplines sont restituées, les langues instaurées, Grecque sans laquelle c’est honte que une personne se die sçavant, Hebraicque, Caldaicque, Latine. Les impressions tant elegantes et correctes en usance, qui ont esté inventées de mon eage par inspiration divine, comme à contrefil l’artillerie par suggestion diabolicque. Tout le monde est plein de gens savans, de precepteurs tresdoctes, de librairies tresamples, qu’il m’estadvis que ny au temps de Platon, ny de Ciceron, ny de Papinian n’estoit telle commodité d’estude qu’on y voit maintenant. (Pantagruel, VIII)

Avec l’essor de l’imprimerie advient la banalisation du texte, l’élargissement des cercles de lecture, la démocratisation du livre. Sans endiguer les fossés culturels, impuissante à elle seule à lutter contre l’analphabétisme, elle n’en bouleverse pas moins profondément la vie des idées et, dans une perspective médiologique, conditonne l’entrée dans la graphosphère ou âge de la science moderne. L’imprimerie s’est diffusée très rapidement pour son époque : en 1454 Gutenberg met au point les caractères mobiles, l’invention arrive à Rome et Venise en 1466, à Bâle et Augsbourg en 1468, Paris en 1470, Lyon en 1473 …  Avant 1501, on dénombre plus de 250 centres de presses, de Séville à Budapest et de Londres à Dantzig. La vulgarisation passe aussi par l’essor des petits formats, débutant véritablement au XVIe siècle : au siècle précédent, les in-quarto et in-octavo sont surtout dévolus aux textes courts, concernant surtout les livres d’heures et livres de piétés. Mais dès la fin du siècle, l’imprimeur humaniste Alde Maunuce et son entourage facilitent la lecture des classiques et des humanités en adoptant cette forme moins onéreuse. La popularité de l’imprimé se vérifie également par le succès  des almanachs & des pronostications vendus à un plus large public par les colporteurs.  Le succès se mesure désormais avec le nombre des réimpressions :   Pantagruel connait ainsi 8 éditions éditions entre 1533 et 1535. De même, le Tiers Livre, publié, à la différence du précédent, non en caractères gothiques mais romains, est réimprimé 9 fois de 1546 à 1552. Dès le XVIe siècle, les œuvres de Rabelais sont ainsi diffusées à des dizaines de milliers d’exemplaires. Et dès le prologue de ce même livre le narrateur – bonimenteur se réfère à un succès de l’époque, les Chroniques gargantuines,  en prétendant y trouver un modèle :

Bien vray est-il que l’on trouve aulcuns livres dignes de haulte fustaye certaines proprietés occultes, au nombre desquelz l’on tient Fessepinte, Orlando furioso, Robert le diable, Fierabras, Guillaume sans paour, Hunon de bourdeaulx, Montevieille et Matabrune. Mais ils ne sont comparables à celluy duquel parlons. Et le monde a bien cogneu par experience infallible le grand emolument et utilité qui venoit de ladicte chronique Gargantuine : car il en a esté plus vendu par les imprimeurs en deux moys, qu’il ne sera acheté de Bibles en neuf ans. Voulant doncques je vostre humble esclave accroistre vos passetemps dadvantaige, vous offre de present un aultre livre de mesme billion sinon qu’il est un peu plus equitable et digne de foy que n’estoit l’autre. (Pantagruel, Prologue).

Strasbourg ou le berceau de l'imprimerie

Strasbourg ou le berceau de l’imprimerie

L’écriture des textes change elle-même avec cette industrialisation culturelle. Si au départ le livre imprimé imite son prédécesseur manuscrit, peu à peu apparaissent de nouveaux caractères, avec la concurrence du caractère romain sur le gothique, la présence d’une page de titre, d’un colophon et d’un incipit, nécessaires à l’identification du livre… Rabelais porte un soin particulier à l’édition du texte, en se tenant informé des progrès de la typographie notamment développés par Robert Estienne, Palsgrave, Tory et Sylvius peu avant le début de sa production romanesque  ( introduction de l’accent aigu, du tréma et de la cédille en 1530, de l’apostrophe, des accents grave et circonflexe en 1531).

Extrait du manifeste typographique de Geofroy Tory,  L'Art et science de la vraye proportion des Lettres Attiques, ou Antiques, autremet dictes, Romaines, selon le corps et le visaige humain...

Extrait du manifeste typographique de Geofroy Tory, L’Art et science de la vraye proportion des Lettres Attiques, ou Antiques, autremet dictes, Romaines, selon le corps et le visaige humain…

De nombreux imprimeurs soutiennent les humanistes – ou ces derniers apportent leur aide dans la correction. Au nombre des imprimeurs de Rabelais, entre Claude Nourry, François Juste, Christian Wechel, Michel Faizandat ou Pierre de Tours, Sébastien Gyphe a la particularité d’avoir édité les textes scientifiques du Tourangeau. Ce dernier est une figure majeure des librairies lyonnaises de son temps, connu pour avoir contribué à la propagation des éditions aldines ainsi que de la pensée érasmienne. Originaire de Reuntlingen, en Souabe, il s’installe à Lyon après une période d’apprentissage en Allemagne et à Venise, puis publie des grands auteurs latins et grecs, des ouvrages de grammaires, de rhétoriques, de droit, les œuvres de Melanchthon, d’Érasme et de Nicolas Bourbon. Il s’entoure d’humanistes qu’il accueille et défend par son travail, comme Alciat, Clément Marot, Salmon Macrin et Maurice Scève. Une épitre-dédicace adressée à son protecteur Geoffroy d’Estissac, placée en tête de l’édition critique de textes de Galien et d’Hippocrate, illustre les relations entre un humaniste et son imprimeur :

Tandis que j’expliquais publiquement, l’année dernière à Montpellier, les Aphorismes d’Hippocrate et ensuite l’Art médical de Galien devant un nombreux auditoire, j’avais noté, très illustre prélat, un certain nombres de passages sur lesquels les commentateurs ne me donnaient pas entièrement satisfaction. Ayant en effet comparé leurs traductions avec un manuscrit grec dont je disposais en plus de ceux qui sont couramment en circulation – un manuscrit très ancien écrit en caractères ioniens avec beaucoup d’élégances et de régularité – je découvris qu’ils avaient fait de nombreuses omissions, des additions de phrases étrangères et interpolées, qu’ils avaient rendus certains passages trop faiblement, qu’ils en avaient trahis plutôt que traduit bon nombre. Chose qui, si l’on juge habituellement comme une imperfection partout ailleurs, est un crime dans les livres de médecines. (…) Ces notules, Sébastien Gryphe, imprimeur accompli et consommé, les avait vues, il n’y a guère parmi mes papiers : depuis longtemps, il avait le dessin d’imprimer les livres des anciens médecins, avec cette conscience quasi inégalable dont il fait preuve à l’égard de tous les autres ouvrages. Il me pressa de les laisser publier pour le bien commun des savants. Et il n’eut point de peines à obtenir ce que sans cela j’avais moi-même l’intention de lui donner. La seule difficulté fut que ces notes que j’avais recueillis pour mon usage personnel sans idées de publication, il demandait qu’elles fussent rédigées, de façon qu’elle pussent être ajoutées au livre, qui serait réduit au format d’un manuel (il eût fallu en effet moins de travail, et peut-être bien peu de peine supplémentaire pour traduire tout intégralement en latin). Étant donné que la matière de mes notes était deux fois plus étendues que celle du texte proprement dit, afin que le livre lui-même ne prit pas des proportions démesurées, il a paru bon d’indiquer seulement, de façon sommaire, les passages où il y aurait lieu de consulter les textes grecs. (Traduction depuis le latin par Mureille Huchon)

Néanmoins, n’exagérons pas la confiance des humanistes envers l’imprimerie. Les premiers d’entre-eux s’avèrent en effet assez méfiants des erreurs qu’elles propagent. Soucieux de l’authenticité et du rétablissement des textes anciens, ils ne peuvent que déplorer le fait que cette invention démultiplie la moindre cacographie. L’un des plus illustres, Érasme, pourfend les modifications apportées aux textes des Anciens, parfois sous prétexte de les corriger, ce qui va à l’encontre du travail philologique. D’ailleurs, les philologues tirent plus d’informations du manuscrit que de l’imprimé qui standardise les textes.  Il n’est donc pas étonnant que la condamnation de la négligence des imprimeurs avides se trouve être un lieu commun de l’époque. De même, les intellectuels ne voient pas d’un bon œil le fait que se multiplient également les ouvrages pernicieux ou les contrefaçons.  Rabelais invoque ainsi une erreur typographique dans sa défense contre des attaques pour hérésie. L’auteur dénonce cette diffamation dans l’épître-dédicace du Quart-Livre adressée à Odet de Châtillon :

Mais la calumnie de certains Canibales, misantropes, agelastes avoit tant contre moy esté atroce et desraisonnée, qu’elle avoit vaincu ma patience, et plus n’estoit déliberé en escrire un Iota. Car l’une des moindres contumelies [injures] dont ils usoient, estoit, que tels livres tous estoient farciz d’hérésies diverses : n’en povoient toutes fois une seulle exhiber en endroict aulcun : de folastries joyeuses hors l’offence de Dieu, et du Roy, prou (c’est le subject et theme unicque d’iceulx livres) d’heresies poinct : sinon perversement et contre tout usaige de raison et de languaige commun interpretans ce que à poine de mille fois mourir, si autant possible estoit, ne vouldrois avoir pensé : comme un qui pain interpretoit pierre : poisson, serpent : œuf, scorpion. (…) Et [François Ier] avoit eu en horreur quelque mangeur de serpens, qui fondoit mortelle haeresie sus un N. mis pour un M. par faulte et negligence des imprimeurs.

Jean Huss sur le bûcher. Inventeur du circonflexe inversé (hatchek) , pourfendeur du trafic des indulgences et à l'origine d'une hérésie qui le conduit à l'excommunication et à l'interdiction de ses livres. Les protestants le voient comme un précurseur.  Estampe du XVe, anonyme.

Jean Huss sur le bûcher. Inventeur du circonflexe inversé (hatchek) , pourfendeur du trafic des indulgences et à l’origine d’une hérésie qui le conduit à l’excommunication et à l’interdiction de ses livres. Les protestants le voient comme un précurseur. Estampe du XVe, anonyme.

En effet, en 1546, « asne  » apparait trois fois à la place d’« âme », ce qui correspond néanmoins à une plaisanterie traditionnelle. Il faut dire que la violence de l’époque s’accroit, ainsi que l’intolérance religieuse. Un amis de Rabelais, Étienne Dolet, meurt étranglé, puis brulé à 37 ans place Maubert, le 3 août 1546, avec ses livres. Enfin, précisions que cette amitié avait quelque peu souffert d’une publication frauduleuse et fautive de Pantagruel en 1542, ce qui valut une violente diatribe de la part du successeur de François Juste, Pierre de Tours.  La perquisition avait découvert chez lui l’Institution chrétienne de Calvin, la Bible française d’Olivétan et des opuscules de Melanchton. Il avait déjà été condamné pour son activité éditoriale, puis relâché grâce à l’intervention de responsables religieux charitables.   Le 19 mai 1889 une statue est érigée en son honneur, elle sera déboulonnée en 1942. C’est justement dans le premier roman rabelaisien qu’est évoqué le bûcher :

… de là vint à Thoulouse où apprint fort bien à dancer et à jouer de l’espée à deux mains, comme est l’usance des escholiers de ladicte université, mais il n’y demoura gueres, quand il vit qu’ilz faisoyent brusler leurs regens tout vifz comme harans soretz : disant, « Jà dieu ne plaise que ainsi je meure, car je suis de ma nature assez alteré sans me chauffer dadvantaige » (Pantagruel, V)

Manifestation autour de statue d'Etienne Dolet, place Maubert.

Manifestation autour de statue d’Etienne Dolet, place Maubert.

Que faire face aux fanatiques pyromanes ? Le prologue de ce même livre nous convie de se prémunir de la perte par la relecture et l’imprégnation livresque :

Et à la mienne volonté que cgascun laissast sa propre besoigne, ne se sousciat de son mestier et mist ses affaires propres en oubly, pour y vacquer entierement , sans que son esperit feust de ailleurs distraict ni empesché : jusques à ce que l’on les tint par cueur, affin que si d’adventure l’art de l’Imprimerie cessoit, ou en cas que tous livres perissent, on temps advenir un chascun les peust bien au net enseigner à ses enfants, et à ses successeurs et survivens bailler comme de main en main, ainsy que une religieuse Caballe. (Pantagruel, prologue)

Cela ne vous dit rien ? Mais si ! Farenheit 451 de Ray Bradbury, où, dans un monde qui interdit la lecture, des hommes-livres connaissent des textes par cœur pour les sauver du feu de l’oubli.  Avec l’imprimerie ne nait pas mais se généralise la bibliophilie. Place aux éditions luxueuses de Rabelais illustrées par Gustave Doré ou Alfred Robida. Laissons le dernier mot à un illustre bibliophile, Charles Nodier, tiré d’un récit intitulé Le bibliomane. Il y a tout lieu de croire que c’est de Gargantua auquel le narrateur fait allusions…

Il y a vingt ans que Théodore s’était retiré du monde pour travailler ou pour ne rien faire : lequel des deux, c’était un grand secret. Il songeait et on ne savait pas à quoi il songeait. Il passait sa vie au milieu des livres, et ne s’occupait que de livres, ce qui avait donné lieu à quelques uns de penser qu’il composait un livre qui rendrait tous les autres livres inutiles ; mais ils se trompaient évidemment. Théodore avait tiré trop bon parti de ces études pour ignorer que ce livre est fait il y a trois cents ans. C’est le treizième chapitre du livre de Rabelais.

Vignette pour l'édition de 1854. Publiée sur un papier de qualité bon marché, cette édition n'est pas dans la lignée des in-folio qui rendirent Gustave Doré célèbre dans le monde entier.

Vignette pour l’édition de 1854. Publiée sur un papier de qualité bon marché, cette édition n’est pas dans la lignée des in-folio qui rendirent Gustave Doré célèbre dans le monde entier.

Bibliographèmes
CROUSAZ Karine, Érasme et le pouvoir de l’imprimerie, Antipodes, 2005LECOMPTE Jean-François, L’affaire Dolet, Éditions Édite, 2009
FEBVRE Lucien & MARTIN Henri-Jean, L’apparition du livre, Albin Michel, 1999
HUCHON Mireille, « Rabelais éditeur et auteur chez Gryphe », Raphaële Mouren (dir.) Quid Novi ? Sébastien Gryphe à l’occasion du 450e anniversaire de sa mort. Actes du colloque 23 au 25 décembre 2006,
RAWLES Stephen, « What Did Rabelais Really Know about Printing and Publishing ? », in Éditer et traduire Rabelais à travers les âges, Rodopi, 1997

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