La disparition des licornes

28 octobre 2013 § Poster un commentaire

Sauve-moi de la gueule du lion et préserve ma faiblesse des cornes de la licorne (Psaume 21)

Au Xve siècle, tout le monde croit à la licorne. Ou presque, car un hurluberlu existe toujours pour narguer l’historien des mentalités, mais grosso modo, dans imaginaire collectif, le cheval blanc encorné ne broute pas dans les seuls contes de fées. Marco Polo en a même croisé à Sumatra, à sa grande déception, car elles étaient courtes de cornes, et corpulentes de nature. Pas certain qu’une jeune fille encore innocente puisse l’apprivoiser, quoiqu’en dise la légende. A vrai dire, l’explorateur vénitien découvrait des rhinocéros, mais nul ne saurait s’offusquer de sa confusion. Après tout, son récit de voyages ne changea pas la manière dont la majorité se représentait les licornes.

Licorne médiévale

Les licornes existent donc à l’époque, de même que la vouivre et le loup. Cependant, comme il reste quasiment impossible de s’en approcher, elles bénéficient, malgré leur incontestable réalité, d’une aura de mystère. Ce qui explique qu’elle se rencontre davantage lors de voyages extraordinaires et invraisemblables, comme ceux du Quart Livre et du Cinsquieme Livre. Néanmoins, avec la Renaissance, viennent les premières remises en question des savants. Ambroise Paré écrit ainsi un Discours de la licorne pour contester les vertus curatives. L’image ci-dessous vous montre un extrait de la réponse qu’il écrit à un contradicteur : il se défend notamment contredire la Bible qui atteste, selon les traductions de l’époque, de l’existence de telles créatures.

Réponse à la réfutation du Discours  de la licorne

Et Rabelais ? Dans le Quart Livre, Pantagruel et ses compagnons arrivent sur l’île de Medamothi, “nul lieu” en grec., île des apparences, des mirages, des illusions… Une foire improbable propose à la vente des tableaux représentant les Idées de Platon et les atomes d’Épicure.  Le géant décide alors d’acheter trois unicornes, qui ne ressemblent ni à leurs modèles médiévaux, ni à la description de Pline l’Ancien que Rabelais connaissait par cœur, ou presque. Les deux femelles alezan et le mâle gris pommelé ressemblent à des chevaux, ce qui correspond à une mutation récente de l’iconographie licornienne, ayant perduré jusqu’à nos jours.

Licorne de Lunebourg

Dans le roman ultérieur, un pays tout aussi fantasque dans son étrangeté abrite une faune uniquement composée en tapisserie. Le narrateur se livre à une description encore plus naturaliste, insistant sur le caractère hybride, donc chimérique, de l’animal.

J’y vis trente-deux unicornes, c’est une beste felonne à merveilles, du tout semblable à un beau cheval, excepté qu’elle a la teste comme un cerf, les pieds comme un elephant, la queuë comme comme un sanglier, et au front une corne aigue, noire et longue de six ou sept pieds, laquelle, ordinairement, luy pend en bas comme la creste d’un coq dinde; elle, quand veut combattre ou ou autrement s’en ayder la lève roide et droite.

Vous remarquerez la mobilité de la corne, que des érudits postulaient également. Mais le texte est-il sérieux ou comique ? Les commentateurs nous préviennent que Rabelais croyait très probablement à l’existence des licornes. Peut-être ne nous invite-t-il qu’au plaisir de la fiction, qui autorise de s’improviser zoologue des antipodes. Parmi les êtres vivants de l’île pullulent espèces beaucoup moins admises, tel le phénix.

Panurge, lui, se moque sans ambiguïté des superstitions en à propos de la corne de la licorne, dont le commerce fleurissait alors au Xvie siècle, plus encore qu’aux siècles précédents. Les apothicaires vendaient de la poudre sensées guérir du poison et et conforter la puissance sexuelle. Notons pour ce dernier cas que le braconnage actuel des cornes de rhinocéros tisse encore un lien de parenté symbolique avec l’équidé.

Une d’icelles je vy accompagnée de divers animaux sauvages, avec sa corne nettoyer une fontaine. Là me dist Panurge, que son chien ressemblait à ceste unicorne, non en longueur du tout, mais en vertu et propriété ; car ainsi comme elle purifiait l’eau des mares et fontaines d’ordure ou venin, ainsi seulement on pouvait après lui fatrouiller sans danger de chancre, verole, pisse-chaude; bubbons, et tels aultres menus avantages ; car si mal aulcun était au trou Méphiticque, il esmondait tout avec sa corne nerveuse. « Quand, dit frere Jehan, vous serez mariez, nous ferons l’essay sur votre femme. »

La licorne ne représente finalement qu’un motif passager, néanmoins exemplaire du bestiaire rabelaisien. Si je lui consacre cet article, c’est, en plus de mes affinités électives, en partie pour vous introduire à la part de merveilleux,  également pour évoquer d’autres romans que Pantagruel et Gargantuel, les deux pus connus. Autre raison : le fantastique ne constitue pas un registre très valorisé dans le panthéon littéraire académique. La présence de la mythologie médiévale montre aussi que les humanistes n’ont pas relégués toute la culture des siècles immédiatement antérieurs au profit de l’antiquité. Pourquoi trier entre les mythes ? Choisir cerbère et méduse, congédier kobold et griffon ? Paradoxalement, même s’il en montre les signes du déclin, Rabelais nous donne encore à contempler un imaginaire en voie de disparition. Réduite à un trésor ou une image, la licorne passe de la mystification au mythe. Loin de se cantonner à la trivialité brute et positive, la littérature vit de fabulation, d’onirisme et de chimères.

Sie nährten es mit keinem Korn, nur immer mit der Möglichkeit, es sei.
Ils ne le nourrirent d’aucune grain, mais uniquement de la possibilité d’être (Rilke)

Tapisserie.  1495-1505 368.3 x 315cm Metropolitan Museum of Art

Tapisserie. 1495-1505
368.3 x 315cm
Metropolitan Museum of Art

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