Au pays de l’enfance, la Touraine

28 février 2014 § 1 commentaire

_ Dea mon amy dist Pantagruel, ne sçavez vous parler Françoys ? _ Si faictz, tresbien seigneur, respondit le compaignon, Dieu mercy : c’est ma langue naturelle, et maternelle, car je suis né et ay esté nourry jeune au jardin de France, c’est Touraine. Pantagruel, IX

Votre âme est un paysage choisi , Verlaine, « Clair de lune », dans Fêtes galantes

La geste pantagruélique ne tient en rien de l’autofiction avant la lettre, pas plus qu’elle ne s’épanche sur les souvenirs des premiers âges de la vie.  Et pourtant, quelques allusions à la contrée d’origine de Rabelais figurent ça et là, dont de nombreux toponymes obscurs pour la plupart des étrangers de la région, fussent-ils érudits… La guerre picrocholine se déroule ainsi en terre connue : ceux sont les armées du village de Lerné qui envahissent les terres de Grandgousier. D’ailleurs, sans doute ne connaîtrait-on plus la modeste abbaye de Seuilly [Seuillé dans le texte original] sans la résistance héroïque de Frère Jean contre les barbares venant saccager les vignes sacrées. Les troupes picrocholines, après avoir mises à feu, à sang et à sac le bourg avoisinant « se transporterent en l’abbaye avecques horrible tumulte : mais la trouverent bien resserrée et fermée : dont l’armée principale marcha oultre vers le gué de Vede : exceptez sept enseignes [compagnies] de gens de pieds et deux cents lances qui là restèrent et rompirent les murailles du cloz affin de guaster toute la vendange. » Face à l’invasion, alors que les autres moines prient en tremblant et se livrent à de pathétiques processions, Frère Jean saisit un bâton de cormier et se livre à un massacre jubilatoire, écrabouille les cervelles, décolle les vertèbres, démolit les reins, tranche les nez, enfonce, met en pièces et défonce mâchoires, épine dorsales et hanches… Signalons au passage que la défense de la vigne constitue un symbole classique de la défense de la chrétienté assiégée. Le récit fait allusion à la prise de Rome par les lansquenets de Charles Quint, le 6 mai 1527, ainsi qu’à la passivité du pape. Par le biais de l’exagération épique, employée de manière burlesque, les conflits de la province tourangelle se trouvent apparentés à la géopolitique européenne.

Frère  Jean comme argument publicitaire ou la profanation du service du vin. « Moustille du clos de seuillé » , Paris, 19e siècle.

Frère Jean comme argument publicitaire ou la profanation du service du vin. « Moustille du clos de seuillé » , Paris, 19e siècle. Médiathèque de Chaumont.

Il ne reste que peu de vestiges de l’abbaye de Seuilly, fondée au tout début du XIIe siècle, couvent bénédictin effectivement outragé avant la naissance et après la mort de Rabelais : un incendie ravage l’église et les bâtiments claustraux en 1461, des protestants saccagent et dérobent le lieu en 1562, un ouragan emporte une partie de la toiture en 1751. Elle correspondait néanmoins à un plus vaste ensemble, et le visiteur curieux pourra notamment s’arrêter devant une ( paraît-il) remarquable charpente du XVe siècle de la grange au centre de la cour. Tandis que l’avant-garde picrocholine connait un revers cuisant dans cette abbaye, le reste de l’expédition s’en va prendre le château de la Roche-Clermaut :

Ce pendant que le moine s’escarmouchoit comme avons dict contre ceulx qui estoient entrez le clous, Picrochole à grande hastiveté passa le gué de Vede avec ses gens et assaillit la roche Clermauld, au quel lieu ne luy feut faicte resistance queconques, et par ce qu’il estoit jà nuict delibera en icelle ville se heberger soy et ses gens et refraischir de sa cholere pugnitive. Au matin print d’assault les boullevars et chasteau et le rempara tresbien : et le proveut de munitions requises pensant là faire sa retraicte si d’ailleurs estoit assailly. Car le lieu estoit fort et par art et par nature, à cause de la situation, et assiette. (…)

« Veüe du chasteau et du village de La Roche-Clermaut, en Touraine, à une lieue de Chinon, appartenant à M. de Villelandry s », 1699, Louis Boudan.

« Veüe du chasteau et du village de La Roche-Clermaut, en Touraine, à une lieue de Chinon, appartenant à M. de Villelandry s », 1699, Louis Boudan.

Un des bergiers qui gardoient les vignes nommé Pillot : se transporta devers luy en icelle heure, et raconta entirement les excés et pillaiges que faisoit Picrochole Roy de Lerné en ses terres et dommaines et comment il avoit pillé, gasté, saccagé tout le pays, excepté le clous de Seuillé que frere Jean des entommeures avoit saulvé à son honneur, et de présent estoit ledict roy en la roche Clermaud : et là en grande instance se remparoit, luy et ses gens. (…)

Ce pendant sa jument pissa pour se lacher le ventre : mais ce fut en telle abondance : qu’elle en feist sept lieues de deluge, et deriva tout le pissat au gué de Vede et tant l’enfla devers le fil de l’eau, que toute ceste bande des ennemys furent en grande horreur noyez, exceptez aulcuns qui avoient prins le chemin vers les cousteaux à gauche. Gargantua venu à l’endroit du boys de Vede feut advisé par Eudemon que dedans le chasteau estoit quelque reste des ennemys, pour laquelle chose sçavoir Gargantua s’escria tant qu’il peut. « Estez vous là, ou n’y estez vous pas ? Si vous y estes, n’y soyez plus : si n’y estez : je n’ay que dire. » Mais un ribauld canonier qui estoit au machicoulys : luy tira un coup de canon, et le atteint par la tempe dextre furieusement : toutesfoys ne luy feist pource mal en plus que s’il luy eust getté une prune. « Qu’est-ce là ? dist Gargantua, nous gettez vous icy des grains de raisin ? La vendange vous coustera cher. » Pensant de vray que le boulet feust un grain de raisin. Gargantua, XXXVI

Il serait vain de recenser toutes les lieux de Touraine présent dans la narration, mais nous pouvons déjà en tirer des conclusions. Rabelais ne détaille pas le cadre de vie de son enfance car ce sont avant tout des lieux : le roman n’est pas pour lui un moyen de laisser transparaitre son intimité. De manière générale, l’écrivain ne s’attache pas non plus au pittoresque : il multiplie les lieux de passages, simples points de repères dans l’espace, non des paysages et des décors. Il crypte le texte de souvenirs personnels comme il fait de même avec les références livresques, compose et joue avec sa propre mémoire plus qu’avec les connaissances présupposées des lecteurs. L’aller-retour entre réalité et fantaisie complique l’identification et l’interprétation de ces brèves évocations. Par exemple, Gymnaste reçoit le château de Couldray-Montpensier en récompense de ses prouesses. Or, il s’avère que François Ier a effectivement  offert ce cadeau, entré dans le domaine royal suite aux dettes de son prédecesseur, à un loyal serviteur, Jehan d’Escoubleau. Faut-il en conclure que la mention de château est un clin d’oeil ou un hommage ?

En dépit de leur concision, de leur rareté et de leur dispersion, les évocations tourangelles s’avèrent souvent chaleureuses, voire élogieuses, hyperboliques. N’est-il pas dit que Chinon est la première ville du monde ? A vrai dire, encore par une astuce étymologique : Là je disois à Pantagruel, « ceste entrée me revocque en souvenir la cave peinte de la premiere ville du monde : car là sont peinctures pareilles, en pareille fraischeur comme icy.

_ Où est, demanda Pantagruel, qui est ceste premiere ville que dites ?

_ Chinon, di-je, ou Caynon en Touraine.

_ Je sçay, respondit Pantagruel, où est Chinon, et la cave peinte aussi, j’y ait beu maints verres de vin frais, et ne fais doute aucune que Chinon ne soit ville antique, son blason l’atteste, auquel est dot

deux, ou trois fois, Chinon,

petite ville grand renom,

assise sus pierre ancienne,

au haut le bois, au pied Vienne.

Mais comment seroit elle ville premiere du monde, où le trouvez-vous par escrit, quelle conjecture en avez ? »

_ Je dy, trouve en l’Escripture Sacrée que Cayn fut premier bastisseur de villes : vray donques semblable est, que la premiere, il de son nom nomma Cainon…   Cinquiesme livre, XXXIIII

Vue depuis la Vienne. Agence France Roll, 1912.

Chinon vue depuis la Vienne. Agence France Roll, 1912.

La famille de Rabelais possédait d’ailleurs une demeure rue des Potaires, devenue rue de Lamproye à la fin du XVIe siècle, avant sa transformation en hôtellerie au XVIIe siècle. A la suite de cela, l’historiographie créa le mythe d’un Rabelais fils d’aubergiste. Toujours est-il que l’humaniste s’est donc bien probablement abreuvé aux Caves Peintes. Panurge, en pleine tempête, regrette de ne point se trouver dans ces lieux de terre ferme : « Pleust à la digne vertu de Dieu qu’à l’heure praesente, je feusse dedans le clos de Seuilly ou chés Innocent le pasticier, devant la Cave Peinte de Chinon, sus poine de me mettre en pourpoinct pour cuyre les petiz pastez »  ( Quart Livre, chapitre XX )  Mais le vrai lieu de l’enfance, le refuge qui a probablement vu la naissance de Rabelais, c’est bien entendu la Devinière, invoqué surtout pour les vertus de ses vignes. Ainsi s’expriment les biens ivres avant la naissance de Gargantua :

O lacryma Christi : c’est de la Deviniere, c’est vin pineau. O le gentil vin blanc, et pat mon ame ce n’est que vin de taffetas  (Gargantua, V )

Ou encore  Panurge offre-t-il à Rondibilis, en signe de sympathie, un liquide du même tonneau  :

Voulez-vous encores un traict de Hippocras blanc ? Ne ayez peur de l’Esquinance [l’angine]. Non. Il n’y a dedans ne Squinanthi, ne Zinzembre, ne graine de Paradis [respectivement acore odorant, gingembre ou maniguette Il n’y a que belle cinamone [cannelle] triée et le beau sucre fin, avecques le bon vin blanc du cru de la Devinière, en la plante du grand Cormier, au dessus du noyer groslier [qui attire les grolles, c’est-à-dire les corbeaux]. (Tiers Livre, XXXII)

La Devinière, de par son nom, s’associe à la saveur joyeuse du vin et à la convivialité festoyante. Si vous avez l’occastion de passer près de Chinon, n’oubliez donc pas de passer par le musée de la Devinière, où cohabitent en son ancienne demeure éditions anciennes et illustrées, expositions temporaires, portraits et autres souvenirs de son passage et de son univers…

Maison dite du Vigneron ou naquit probablement Rabelais - et y vécu.

Maison dite du Vigneron ou naquit probablement Rabelais – et y vécut.

Sources :

Henri-Paul DONTEMWILLE et Jack VIVIER, Guide à l’usage des pélerins de la Devinière, Tours, Les Amis de Rabelais et de La Devinière,‎ 1998
Martine HUBERT-PELLIER, Jack VIVIER & René FAVRET, Sur les pas de Rabelais en Touraine, C.L.D., 2001

Voir la carte de la Rabelaisie sur le site de l’association Les Amis de Rabelais et de la Devinière : http://www.amisderabelais.org/rabelaisie_page-0.html

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