Rabelais et la grande bouffe

15 décembre 2013 § Poster un commentaire

En prévision des festivités… et en attendant un article de mon crû. 😉

littesquiss

Je voudrais montrer que nos idées sur la nourriture chez Rabelais sont généralement erronées.

Lisons pour commencer les premiers mots du Prologue du Tiers Livre. Rabelais apostrophe ses lecteurs de la façon suivante : « Bonnes gens, Beuveurs tresillustres, et vous Goutteux tresprecieux. » Les mots buveurs et goutteux désignent des ivrognes. Goutteux (qui boivent la « goutte ») peut aussi signifier « atteints de la goutte », maladie qui se contracte en abusant de l’alcool et des nourritures trop riches. Ces formules sont en outre paradoxales, car les ivrognes apparaissent très « précieux » et « illustres ». Illustre est un latinisme : ces débauchés sont « très brillants, très célèbres », ce sont des gens « dignes de mémoire » (significations du mot latin illustris). Par de telles apostrophes, Rabelais crée un effet de surprise comique et déstabilisant, qui pousse les lecteurs au questionnement.

Bien sûr, l’idée que nous nous faisons habituellement de l’univers rabelaisien s’accorde avec le fait que des ivrognes…

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Ivresse épique

18 octobre 2013 § Poster un commentaire

Beuveurs tresillustres, et vous Verolez tresprecieux ( car a à vous non à aultres sont dediez mes escriptz ) … ”

Alcofrybas Nasier nous indique par où commencer.

A boyre, a boyre, a boyre ” , s’égosille Gargantua à sa naissance, répétant le thème récurrent de la soif. Indissociablement rattachés à la bonne chère, les adjectifs rabelaisiens ou gargantuesques attirent la sympathie même de ceux qui ignorent ses livres. Ces derniers ne se trompent pas : souvent l’ivresse y rime avec allégresse. La boisson, le « ruissellement des rasades hasardeuses » (Jean-Luc Nancy), touche à la plénitude et au débordement de cette plénitude : conjugaison d’une ascension et d’une déchéance. Il n’est pas question du boire quotidien mais du motif carnavalesque, pièce nécessaire de toute réjouissance populaire selon Bakthine, qui unit le collectif dans une dérision bacchique. Par une cacophonie farcie de calembours, les propos des bienyvres nous donnent à entendre le mélange d’esprit et de non-sens d’une soûlerie collective.

Mouillez vous pour seicher, ou seicher vous pour mouiller ? Je n’entens poinct la theoricque, de la praticque je me aide quelque peu. Haste. Je mouille, je humecte, je boiy. Et tout de peur de mourir. Beuvez toujours vous ne mourrez jamais.

Jean II de Restout (1692-1768). Huile sur toile. Salle du palais de Sans-Souci (ou palais de Sanssouci) dans la Salle de Marbre. Commande de Frédéric II de Prusse. Source : Wikicommons.

Jean II de Restout (1692-1768). Huile sur toile. Salle du palais de Sans-Souci (ou palais de Sanssouci) dans la Salle de Marbre. Commande de Frédéric II de Prusse. Source : Wikicommons.

Carnaval n’implique pas joie pour tous : dans le Quart livre, Panurge conte le stratagème du seigneur du Basché pour bastonner les Chicannous, payés pour injurier la commande de moines, prêtres, usuriers ou avocats. Il met en place de fausses noces alors qu’une coutume veut qu’elles s’accompagent de roussées accompagnées de rires. Après avoir fait boire l’un deux de vin de Quinquenays, l’un se trouve ainsi remis à sa place :

“Croyez qu’en Avignon on temps de Carneval les bacheliers oncques ne jouèrent à la Raphe plus melodieusement, que feut joué sur Chiquanous. En fin il tombe par terre. On luy jecta force vin sus la face : on luy attacha à la manche de son pourpoinct belle livrée de jaulne et de verd : et le mist on sus cheval morveulx.”

Le pauvre diable se voit ainsi paré des habits du fou. Le vin sert ici de souillure. Mais généralement, celui-ci se trouve être un plus noble breuvage, frère Jean des entommeures, moine-gardien de la vigne, n’hésitant pas à massacrer les envahisseurs du clos de l’abbaye de Seuillé. Il en va du service du vin comme du service divin : pas de concessions pour les profanateurs.

“ _ Mais : (dist le moyne ) le service du vin tant qu’il ne soit troublé, car vous mesmes monsieur le prieur, aymez boire du meilleur, sy faict tout homme de bien. Jamais homme noble ne hayt le bon vin, c’est un apophtegme monachal. ”

Nommé de nos jours Seuilly, Rabelais connaît bien l’endroit pour avoir vécu dans la région. Lieux de son enfance à jamais associés à l’œuvre et au vin : “le bon vin blanc du cru de la Devinière” écrit-il dans le Tiers Livre.

La Devinière

Le juste chemin se trouve entre deux extrêmes : au bon Gargantua qui offre à boire à ses ennemis comme à ses amis, s’opposent à la fois le sobre Picrochole et l’immodéré Anarche. Le vin structure l’action et caractérise les personnages : il joue les rôles de “catalyse “et d’“indice”.

Désespéré de recevoir une réponse à la question qui le tourmente, Panurge entreprend à la fin du Tiers Livre le voyage vers la Dive Bouteille. A la fin du Quart Livre, toujours pas de réponses, encore un banquet. On ne voyage pas le ventre vide, n’est-ce pas ? Néanmoins le festin devant l’île de Chaneph, habitée par des jeûneurs hypocrites, ne répond pas à de seules motivations dionysiaques mais se réfère à la Cène. Pantagruel incarne ici un « Bacchus chrétien » (Screech).

Vertiablement il est ecript par vostre beau Euripides, et le dict Silenus beuveur memeorable.

 » Furieux est, de bon sens ne jouit
Quiconques boyt, et ne s’en resjouist. »

« Sans poinct de faulte nous devons bien louer le bon Dieu nostre createur, servateur, conservateur, qui par ce bon pain, par ce bon vin et frays, par ces bonnes viandes nous guerist de telles perturbations tant du corps comme de l’ame : oultre le plaisir et volupté que nous avons beuvant et mangeant. »

L’allusion christique au vin se retrouve au cœur des passages comiques “J’ay la parole de Dieu en bouche : Sitio” Rabelais ne dissocie pas ses convictions de son humour : là réside la profondeur de ses  » folâtries joyeuses. »

Si Pantagruel naît sous le signe de la soif, la geste se termine par l’oracle de la Dive Bouteille. L’arrivée au temple de Bacbuc s’effectue sous le passage d’un arceau peint d’une  » danse de femmes et Satyres, accompagnant le viel SIlenus, riant sur son Asne  » Sur les murs sont représentés la victoire de Bacchus en Inde, triomphe rappelé dans la prophétie, épilémie (ode bacchique) présentée originellement sous la forme d’un calligramme.

Dive bouteille

Quête avinée donc, épopée où s’entrechoquent autant la fureur des armes que la liesse des flacons,  quête profondément spirituelle, où le vin ne se limite pas aux débordements festifs mais symbolise une vérité inaccessible à la raison raisonnante. Vérité universelle et  sibylline.

Et icy maintenons que non rire, ains boire est le propre de l’homme ; je ne dy boire simplement et absolument, car aussi bien boivent les bestes : je dy boire vin bon et frais. Notez amis, que de vin divin on devient, et n’y a argument tant seur, ny art de divination moins fallace. Vos Academiques l’afferment, rendans l’etymologie de vin, lequels ils disent en Grec οἶνος estre comme vis, force puissance. Car pouvoir il a d’emplir l’ame de toute verité, tout savoir et philosophie. Si vous avez noté ce qui est en lettres Ionicque escrit dessus la porte du temple, vous avez peu entendre qu’en vin est verité cachée. La dive Bouteille vous y envoye, soyez vous mesmes interpretes de votre entreprinse.

Références
DESROSIERS-BONIN D.,  Rabelais et l’humanisme civil, Droz, 1992
NANCY Jean-Luc, Ivresse, Bibliothèque Rivages, 2013
SAULNIER V.-L., « Le Festin devant Chaneph ou la Confiance dernière de Rabelais », Mercure de France, 1er avril 1954,, p. 649-666

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