Le Grand œuvre réside dans l’alchimie des mots

14 janvier 2014 § Poster un commentaire

«Le temps estoit encores ténébreux et sentant l’infélicité des Gothz qui avoient mis a destruction toute bonne litterature. Mais par la bonté divine, la lumière et dignité a esté de mon eage rendue es lettres, et y voy tel amendement que, de present, à difficulté seroys-je receu en la première classe des petits grimaulx, qui, en mon eage virile, estoy (non à tord) réputé le plus sçavant dudict siècle. (…) laisse moy l’Astrologie divinatrice, et l’art de Lullius, comme abuz et vanitez. (Pantagruel,VIII)

Ainsi, dans le programme éducatif que Gargantua délivre à son fils, l’astrologie et l’alchimie se trouvent écartés. Notons au passage que la réputation d’alchimiste prêtée à Raymond Lulle n’est pas moins fautive que celle de Nicolas Flamel. Avec la réaction contre la scolastique médiévale et l’aristotélisme à outrance se dessine une méfiance envers des théories et méthodes suspectées de charlatanisme. Lors d’une controverse en langue des signes, destinée à se passer de l’usage trompeur de la parole et des mots, Panurge triomphe du savant Thaumaste par une gestuelle obscène & grotesque. Et avec cette manière de débattre, Rabelais semble se moquer de bien d’autres élucubrations :

Adoncques se leva Thaumaste, et, ostant son bonnet de la teste, remercia ledict Panurge doulcement ; puis dist à haulte voix à toute l’assistance : «  Seigneur, à ceste heure, puis-je bien dire le mot évangélicque : Et ecce plus quam Salomon hic. Vous avez icy un thesor incomparable en vostre presence : c’est monsieur Pantagruel, duquel la renommée me avoit icy attiré du fin fond de Angleterre pour conferer avecques luy des problemes insolubles tant de magie, alchymie, de caballe, de geomantie, de astrologie, que de philosophie, lesquelz je avoys en mon espriz  (Pantagruel, XX)

Jean Steen

Jean Steen

Au Cinsquiesme Livre, dans le royaume de la Quinte-Essence le savant Henri Cotiral, qui porte des instruments d’une alchimie réinventée, n’inspire guère plus de confiance  :

 En icelle heure, vint vers nous droit aborder une navire chargée de tabourins, en laquelle je recognu quelques passagers de bonne maison, entre autres Henry Cotiral, compaignon vieux, lequel à sa ceinture un grand viet-d’aze [vit d’âne ] portoit, comme les femmes portent patenostre, et en main senestre tenoit un gros, gras, vieux et salle bonnet d’un taigneux : en sa dextre tenoit un gros trou de chou. De prime face qu’il me recognut, s’escria de joye, et me dist « En ay-je ? Voyez-cy (monstrant le viet-d’aze) Algamana [amalgame, ou  mélange de mercure avec un autre métal] : cestuy bonnet doctoral est nostre unique Elixo [mercure] et cecy (monstrant le trou du chou) c’est Lunaria major. [la grande lunaire, ou monnaire du pape, est une fleur] Nous la ferons [la pierre philosophale]. (Cinquiesme Livre, XVII)

Le mélange de d’objets triviaux et de références alchimiques a une valeur de désacralisation. Amalgama et Elixio parodient le vocabulaire alchimique sans le reprendre, tandis que la Lunaria major, attestée dans l’alchimie pseudo-lullienne, se trouve assimilée à un trognon de chou. La Quinte-Essence, dans le vocabulaire alchimique renvoie au plus haut degré de raffinement de la matière. Mais les chapitres consacrés au séjour chez la reine de la Quinte dénoncent les spéculations éthérées et les vaines occupations auxquels se livrent les habitants de l’ile.

Autres faisoient alchimie avec les dens ; en ce faisant emplissoient assez mal les selles percées. » (Cinquiesme Livre, XXI)

Le cuisiner de la reine se révèle d’ailleurs être un alchimiste du XIIIe siècle.

Voyez, entendez, contemplez à vostre libre arbitre tout ce que ma maison contient ; vous peu à peu emancipans du servage d’ignorance. Le cas bien me siet à volonté. Pour de laquelle vous donner enseignement non feint, en contemplation des studieux desirs desquels me semblez avoir en vos cœurs fait insigne mont-joye et suffisante preuve, je vous retiens presentement en estat et office de mes abstracteurs. Par Geber, mon premier Tabachin [cuisinier], y serez descriz au partement de ce lieu. (Cinquiesme Livre, XXI

Strasbourg, musée alsacien.

Strasbourg, musée alsacien.

En dépit des railleries, la geste pantagruélique témoigne d’une suffisante connaissance de l’hermétisme pour avoir suscité l’intérêt des commentateurs… et des interprétations ésotériques.  Plus que les autres, le Cinquiesme Livre autorise de telles lectures, bien qu’il existe un fossé entre se faire l’écho d’une pensée, la prendre comme motif et la revendiquer comme sienne. « Magicien de la gaie science » pour Éphilas Lévi,  le sorcier de Meudon ne fait pas autre chose qu’entrer en dialogue avec ses contemporains. Les humanistes sont loin d’avoir tous méprisés les para-sciences, et le tourangeau n’ignorait pas le néoplatonisme de Marsile Ficin accommodé à la sauce hermétique (elle même branche de l’alchimie). Précisons d’ailleurs que les différentes pratiques amalgamées sous le nom « d’ésotérisme » relèvent de traditions diverses. Rien n’assure l’unité de leur traitement. Mais le narrateur n’invite-t-il pas dans ses préfaces à des lectures allégoriques ? C’est plus vraisemblablement en érudit que l’humaniste dévoile sa connaissance du pythagorisme et de l’hermétisme.

En ceste vostre taciturnité congnoy-je que, non seulement estes issus de l’eschole Pythagoricque, de laquelle print racine en successive propagation l’antiquité de mes progeniteurs, mais aussi que en Egypte, celebre officine de haute philosophie, mainte lune retrograde, vos ongles mords avez et la teste d’un doigt grattée. En l’eschole de Pythegoras, taciturnité de congnoissance estoit symbole, et si silence des Egyptiens recongnu, estoit en louange deifique : et sacrifioient les Pontefs, en Hieropolis, au grand Dieu en silence , sans bruit faire ne mot sonner. (Cinquiesme Livre, XIX)

La reine de Quinte-Essence confond la perplexité muette de ses interlocuteurs à la dévotion pour le silence des pythagoriciens… Si Rabelais n’incite pas à une lecture littérale et univoque de ses écrits, il ne propose pas non plus un symbolisme crypté pour une élite. Néanmoins, le parcours de Panurge pour entendre la prophétie peut se lire comme une initiation mystique. Comme de nombreux romans, certes, mais avec une ritualisation qui donne un aspect sacré – quoique toujours teinté d’invraisemblance joyeuse – à la scène. Le héros passe à travers un temple, doit porter des attributs et un costume symboliques avant d’écouter l’Oracle.

Allégorie de l’alchimie sur Notre-Dame de Paris

Allégorie de l’alchimie sur la cathédrale de Notre-Dame de Paris

Mais par une autre tradition alchimique, le langage des oiseaux, que se révèle un lien entre bricoleur du langage et explorateur de la matière. Le langage des oiseaux est un langage crypté reposant sur des jeux de mots, les correspondances sonores et les hiéroglyphes. Sans prétendre qu’il y accordait foi, ni même qu’il la connaissait, les nombreux calembours de Rabelais, les fausses étymologies et les néologismes rappellent irrésistiblement cette manière de produire du sens à travers des combinaisons linguistiques arbitraires. Si pour les kabbalistes, la connaissance de l’hébreux autorise la connaissance des choses, au XVIe siècle existe un consensus pour admettre qu’à l’origine, les mots étaient adaptés à leur objet. Les jeux de mots ne reposent donc pas seulement – mais aussi – sur une liberté facétieuse, mais également sur des enjeux linguistiques, spirituels et gnoséologiques. Avant l’affrontement contre les Andouilles, Epistemon se voit grâce à cela assuré de la victoire :

La denomination, dist Epistemon à Pantagruel, de ces deux vostres coronels Riflandouille et Tailleboudin en cestuy conflict nous promect asceurance, heur, et victoire, si par fortune ces Andouilles nous vouloient oultrager. (Quart Livre, XXXVII)

Certes, le cratylisme et les questions de langage n’impliquent aucun lien nécessaire avec l’ésotérisme. Néanmoins, cela laisse penser que les spéculations sur le sens caché, originel ou symbolique des mots devaient paraitre moins farfelues à cette époque. Ce que nous montre la geste pantagruélique, c’est qu’indépendamment de leur rapport à la vérité et à la méthode scientifique, les traditions occultes offrent un répertoire d’image et une source d’inspiration que ne sauraient dédaigner un homme prêt à rire de ce qu’il n’approuve pas. Croire ou ne pas croire, là n’est pas la question dans la fiction. De même que, lorsqu’ils pratiquent la bibliomancie, Panurge et Pantagruel lisent des prédictions contradictoires,  de même revient au lecteur de prendre au sérieux ou non ce qui s’offre simplement à lire.

 

Sources

MAILLARD Jean-François, « Échos ésotériques dans le Cinquiesme Livre ? », in Études rabelaisiennes, t.40
MÉRIGOT Léo, « Rabelais et l’alchimie », Les Cahiers d’Hermès I. Dir. Rolland de Renéville. La Colombe, 1947.

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