« Hausser le temps », Rabelais jouissif et éblouissant

2 mai 2014 § Poster un commentaire

« Hausser le temps », Rabelais jouissif et éblouissant.

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Lectures partisanes

25 avril 2014 § Poster un commentaire

Les beaux livres sont écrits dans une sorte de langue étrangère. Sous chaque mot chacun de nous met son sens ou du moins son image qui est souvent un contresens. Mais dans les beaux livres, tous les contresens qu’on fait sont beaux. Quand je lis le berger de L’Ensorcelée, je vois un homme à la Mantegna, et de la couleur de la T… de Botticelli. Ce n’est peut-être pas du tout ce qu’a vu Barbey. Mais il y a dans sa description un ensemble de rapports qui, étant donné le point de départ faux de mon contresens, lui donnent la même progression de beauté.  Marcel Proust, Contre Sainte-Beuve

          La geste pantagruélique, parce que rétive aux lectures univoques, sera donc fertile en beauté. Et ce d’autant plus que ses lecteurs ne se préoccupent pas tant d’exégèse sourcilleuse que de combats virulents, le texte de Rabelais, né en une période de schisme, ne tardera pas à nourrir lui aussi les passions schismatiques, à servir les chapelles des uns, desservir les causes des autres. N’avait-il pas prévenu que ses romans ne cacheraient que folâtreries joyeuses  ? Oui, mais n’avait-il pas également averti de sucer la substantifique moelle pour y lire une doctrine dissimulée, révélant de très hauts mystères horrifiques, « tant en ce qui concerne nostre religion, que aussi l’estat politicq et vie oeconomique » ? Mais faut-il il prendre les bonimenteurs au mot ? Oui, pour certains, oui quand cela arrange notre idéologie. , notre Weltauschung, ou au contraire parce que l’on y trouve ce que l’on y exècre.

L’évangélisme chrétien, Érasme en tête, se trouve entre deux deux incendies, entre la Réforme, luthérienne, puis calviniste, et le catholicisme, violemment remis en cause pour ses abus, le pouvoir temporel du pape, l’incurie des moines, le trafic des indulgences… Mais la vie de Rabelais, la première moitié du XVIe siècle, appartient encore, malgré la tension grandissante, à la Renaissance heureuse. En 1553, année de la mort du Tourangeau, Michel Servet, fuyant les uns, sera brulé par les autres. Les haines s’attisent, et, la geste rabelaisienne se trouve vilipendée par les fanatiques des deux camps.

Ainsi, le jésuite François Garasse, zélé pourfendeur de libertins, commet en 1619 un livre dont le titre à rallonge précise la cible et annonce la verdeur : Le Rabelais réformé par les ministres et nommément par Pierre du Moulin Ministre de Charanton, pour réponse aux bouffoneries insérées en son livre de la vocation des Pasteurs… (1619) Ouf ! Qu’affirme donc l’hérétique Pierre du Moulin dans sa propagande pastorale ? Rien de bien original : il affirme en autres la faillibilité et l’inutilité des papes comme celles des cardinaux, dénonce le trafic des indulgences, les artifices de la « fausse religion », la soustraction de l’Écriture sainte au peuple… bref, il ne se livre pas qu’à une réflexion sur les pasteurs, et cela a de quoi irriter notre membre de la Compagnie de Jésus, qui dans son traité précité, s’adresse à ses adversaires, pour les mettre en garde contre ce bouffon qui transforme la religion prétendument réformée en une farce.

Rabelais, une lecture dangereuses et bouffonne...

Rabelais, une lecture dangereuses et bouffonne…

Si Pierre du Moulin s’est attaché à répandre de telles idées, cela vient de ces inspirateurs, « trois bouffons,  archibouffons, & maîtres des moqueurs ». Nous rendons hommage à ce brave François Garasse de reconnaitre la puissance des livres…  Toutefois, encore qu’il soit juste d’associer Rabelais à Lucien, n’est-il pas singulier de prétendre que Calvin s’est nourri de l’humaniste, lui qui dans son De Scandalis l’insulte avec ses semblables de lucianiste, les accusant de ne pas croire en l’immortalité de l’âme ? Toujours est-il que si le jésuite intitule ainsi son pamphlet, c’est parce que l’accusé retient des bouffonneries incriminées  « les inventions, les sornettes et les locutions entières », comme, écrit-il, il va le démontrer. L’a-t-il vraiment lu ? A poursuivre sa prose, il dénote au moins une connaissance superficielle, peut-être issue de seconde main, comme le laisse entendre un passage où il prend directement à parti son adversaire :

Vous adjoutez en bouffonnant le pays d’Utopie, & dictes que nous faisons des Evêques du pays d’Utopie, c »est pour rendre la chose ridicule, n’y ayant point d’Utopie au monde, que dans les écrits du brave chancelier Thomas Morus, & dans la lettre de Gargantua, qui datte ces Missives de pays d’Utopie, & c’est de là que vous en avez cognoissance : pour faire le conte entier vous deviez y ajouter le Royaume des Malgabins, les Isles flottantes, les villes Songeardes, les régions de la Lune, les Apedephres, & tous les lieux que vous aurez fréquenté dans la cosmographie de Rabelais, & du livre nommé Mundus idem alter.

 

Rien, si ce n’est l’Utopie, n’appartient à l’univers rabelaisien. Les Apedephres sont-ils liés à l’Apedephte du Ve Livre ? Toujours est-il que, si Garasse brocarde Rabelais, ce n’est pour trien, lui qui s’est effectivement moqué des excès du papisme et de la quasi-déification du Saint-Père, idolâtré et  « qualifié de Dieu en terre »

« Que vous semble de ceste imaige ? »
_ C’est, (respondit Pantagruel) la ressemblance d’un Pape. Je le congnois à la thiare, à l’aumusse, au rochet, à la pantophle.
_ Vous dictez bien (dist Homenaz).) C’est l’idée de celluy Dieu de bien en terre, la venue duquel nous attendons devotement, et lequel esperons une foys veoir en ce pays. O l’heureuse et tant attendue journée. Et vous heureux et bien heureux qui tant avez avez eu les astres favorables, que avez vivement en face veu et reallement celluy bon Dieu en terre, duquel voyant seulement le portrait, pleine remission guaingnons de tous nos pechez memorables : ensemble la tierce partie avecques dixhuict quarantaines des pechez oubliez. Aussi ne la voyons nous que aux grandes festes annueles. (Quart Livre, L)

 

L’autorité du Pape passe notamment par les décrétales, des lettres à vocation juridique ou administrative par lesquelles il exerce un pouvoir discrétionnaire et exerce une ingérence dans les affaires politiques de l’Europe.

Mais qui est ce (en conscience) qui a estably, confirmé, authorisé ces belles religions, des quelles en tous endroitz voyez la Christianté ornée, décorée, illustrée, comme est le firmament de ses claires estoilles ? Dives Decretales. Qui a fondé, pillotizé, talué, qui maintient, qui substante, qui nourrist les dévots religieux par les convents, monastères, et abbyes : sans les prieres diurnes, nocturnes, continuelles des quelz seroit le monde en dangier evident de retourner en son antique Cahos ? Sacres Decretales. Qui faict et journalement augmente en abondance de tous biens temporelz, corporelz, et spirituelz le fameux et celebre patrimoine de S. Pierre ? Sainctes Decretales. Qui faict le sainct siege apostolicque en Rome de tous temps et au jourdhuy tant redoubtable en l’Univers, qu’il faut ribon ribaine [bon gré, mal gré] que tous Roys, empereurs potentatz, et seigneurs pendent de luy, tiegnent de luy, par luy soient couronnez, confirmez, vieignent là boucquer et se prosterner à la mirifique pantophle, de la quelle avez veu le protraict ? Belles Decretales de Dieu. (…) Je disois doncques que ainsi vous adonnans à l’estude unicque des sacres Decretales, vous serez riches et honorez en ce monde. Je dis consequemment qu’en l’autre vous serez infailliblement saulvez on benoist royaume des Cieulx, du sel sont les clez baillées à nostre bon Dieu Decretaliarche. (Quart Livre, LIIII)

 

 

Caricature contre la papauté : Der Barfüser Secten und Kuttenstreit Anzuzaigen die Romisch ainigkait. (Lutte entre les différents religieux déchaussés pour montrer l'unité romaine). Satire monastique au premier plan, épiscopale au second.

Caricature contre la papauté : Der Barfüser Secten und Kuttenstreit Anzuzaigen die Romisch ainigkait. (Lutte entre les différents religieux déchaussés pour montrer l’unité romaine). Satire monastique au premier plan, épiscopale au second.

 

Non seulement antipapiste bouffon, Rabelais légitime les troubles révolutionnairesdu XVIIIe siècle. Ainsi en est-il pour Pierre-Louis Ginguené, auteur du De l’autorité de Rabelais dans la révolution présente et dans la constitution civile du clergé, sorti en 1791. Avant la Iere république (1792) il décèle chez l’écrivain le refus d’une dépense royale personnelle supérieure aux besoins réels, les conseils pour une éducation de prince, l’absurdité de la plupart des guerres, la longueur des procès, la rapacité des juges, la vénalité de la Cour, la couardise et la paresse des moines, le parasitage des ordres mendiants, l’hypocrisie, l’arrogance et  l’illégitimité du pouvoir religieux, le vol des donations ecclésiastiques… Est-ce une si mauvaise lecture ?  Rabelais ne décrie-t-il pas les agissements tyranniques, les injustices institutionnelles et les abus de position dominantes ? Si, certes, bien entendu. D’ailleurs, l’ouvrage comporte bon nombre de citations et ne va pas jusqu’à prétendre que Gargantua penche en faveur du suffrage universel. Dans le sens ancien du terme, notons toutefois que celui-ci prononce bien le nom du futur régime : .« C’est (dist Gargantua) ce que dict Platon lib. V de rep. que lors les republiques seroient heureuses, quand les roys philosopheroient ou les philosophes regneroient » (Gargantua, XLV)

 

Gargantua en révolutionnaire

Dessin satirique anonyme de la Révolution française. Gargantua va consulter avec une improbable suite cléricale l’avenir de la monarchie. Sur l’un des arbres est écrit : « Du sang de l’oppression la France sera affranchie »

Bakhtine, interprétant Rabelais comme  le chantre de la culture populaire, voit en celui-ci un écrivain subversif  « Il existe un plan sur lequel les coups et injures n’ont pas un caractère particulier et quotidien, mais sont des actes symboliques dirigés contre l’autorité suprême, contre le roi. Nous voulons parler du système de la fête populaire, représenté de la manière la plus parfaite par le carnaval. (mais évidemment pas exclusivement par lui). C’est sur ce plan que se rejoignent et se croisent la cuisine et la bataille avec l’image du corps dépecé. A l’époque de Rabelais, ce système avait encore une existence intégrale chargée d’un sens important dans les différentes formes des réjouissances publiques comme dans la littérature. Dans ce système, le roi est bouffon, élu par l’ensemble du peuple, injurié, battu lorsque son règne s’achève, de même qu’aujourd’hui encore on tourne en dérision, bat, dépèce, brûle ou noie le pantin de carnaval qui incarne l’hiver disparu ou l’ancienne année (« les joyeux épouvantails ») Si l’on avait commencé par donner au bouffon les parures du roi, à présent que son règne est terminé , on le « déguise, on le « travestit » en lui faisant porter les habits de bouffon. Les coups et injures sont l’équivalent parfait de ce déguisement, de ce changement d’habits, de cette métamorphose. Les injures mettent à nu l’autre visage de l’injurié, sa véritable face : les injures le dépouillent de ses parures et de son masque : les injures et les coups détrônent le souverain. » Mikhail Bakhtine, L’œuvre de François Rabelais et la culture populaire à la Renaissance, p.199

Cette bastonnade symbolique renvoie à un épisode du Quart Livre, où, par le biais d’un mariage fictif, , où la tradition veut une bagarre une générale, le seigneur Basché fait rouer de coups et  affuble d’un vêtements grotesque des Chicanous, commis en charge de récolter des impositions ecclésiastiques.  De plus, dans le Pantagruel, Epistémon lorsque traverse les Enfers, il voit toute la hiérarchie sociale renversée, montrant que la relativisation des conditions ne dure pas que le temps du carnaval. Cela suffit-il à voir en Rabelais le coryphée du peuple, un chantre de la puissance des masses contre la bourgeoisie et les classes dominantes ? Selon Bakhtine, oui :

«  Il a été effectivement publiciste, mais pas celui du roi, bien qu’il eût compris le caractère relativement progressiste du pouvoir royal et de certains actes politiques de la cour. Nous avons déjà dit que Rabelais a fourni d’admirables échantillons d’écrits publicistes, sur la base populaire de la place publique, c’est-à-dire d’écrits qui ne contenaient pas la moindre parcelle d’esprit officiel. En tant que publiciste, Rabelais ne s’est jamais solidarisé jusqu’au bout avec un seul des groupements fondés à l’intérieur des classes dominantes ( y compris la bourgeoisie), avec aucun de leurs points de vue, aucune de leur mesure, ni avec aucun des évènements de l’époque. (…) La tâche essentielle de Rabelais consistait à détruire le tableau officiel de l’époque et de ses évènements, à jeter un regard neuf sur eux, à éclairer la tragédie ou la comédie de l’époque du point de vue du chœur populaire riant sur la place publique. (…) Il ne croit pas sur parole son époque « en ce qu’elle dit d’elle-même et ce qu’elle en imagine », il veut révéler son sens véritable pour le peuple croissant et immortel ». p.434-435

 

Le peuple faisant danser les rois

Le peuple faisant danser les rois d’Auguste Bouquet

Anticapitaliste & révolutionnaire, Raoul Vaneigem, représentant illustre de l’Internationale Situationiste aux côtés de Guy Debord, s’élevant contre la société marchande, la consommation à outrance, la stérilisation des esprits, engage l’humaniste dans la lutte par un Salut à Rabelais ! L’argent mérite des remarques similaires à celle de l’Église corrompue et corruptrice, véhicule d’une illusoire puissance, de cruautés collective et d’inertie sociale. Rabelais, affirme Raoul Vaneigem, réhabilite la nature, la générosité du vivant, récuse tous les fanatismes, milite pour une éducation aux ambitions plus vaste que la seule rentabilité, déplore un langage coupé de l’existence, instaure une parole poétique composée d’analogies et de symboles pour le profit d’une intelligence enjouée et joueuse. Voyons quelques extraits :

« Percevant dans la Renaissance des lettres l’écho d’une renaissance des idées, Rabelais mise sur l’éveil des consciences pour tenter de reconstruire le monde et aider l’homme à distinguer, parmi les forces qu’il a déchainées, celles qui le mènent au néant et celles qui l’enracinent dans ce qu’il a de meilleur. »

« Rabelais propose, avec Picrochole, le portrait exemplaire de ces seigneurs de la guerre, pitoyables et odieux, qui sévissant dès l’aube de la civilisation marchande, ont continué de Bonaparte à Hitler, à Staline, à Pol Pot et à leurs avortons chiliens, yougoslaves, israéliens, palestiniens, américains ou afghans de mener le combat de l’argent et du pouvoir contre la vie ».

Le capital

Affiche soixante-huitarde. Rabelais, pourfendeur du capital ?

« Au portrait qu’Homenaz offre à baiser, lors de sa campagne de vente des Indulgences, on peut juger quelle estime Rabelais portait à l’entreprise de crétinisation et d’affairisme gérés, depuis Gélase, par le pouvoir pontifical. »

« L’éducation de Gargantua part d’une redécouverte de la vie, d’une renaissance de l’idée de nature, confusément rattachée à la Grèce ancienne et opposée à l’antiphysis dont la religion chrétienne et sa mythologie instaurent le dogme avec une redoutable intransigeance. Seule, mise en branle par les pulsions du corps, la quête des jouissances offre à l’apprentissage ce gai savoir sans lequel une tête bien pleine sans d’abord être bien faite. »

« Le langage économisé emprunte le plus court chemin d’une langue à l’autre. La science de la communication raccourcit les mots ou les affuble d’une carrosserie anglo-saxonne, afin qu’ils courent plus vite sur des circuits médiatiques balisés par la publicité et contrôlés par la spéculation boursière. (…) Comme elle est belle, lucide, perspicace, la langue de Rabelais ! Il orne les mots de sonnailles, de clochettes, d’apertintailles, il les fait retentir en majesté et clabauder en dérision, il les caresse, il les engrosse de plaisirs et de sens il les engendre en cette île Sonnante où des chemins labyrinthiques découvrent au lecteur la trace de vocables qui ont peuplé son enfance, ont joué et grandi avec lui, mûrissant ou pourrissant en ses profondeurs… »

Alors, Garasse, Ginguené, Bakhtine et Vaneigem, des travestisseurs, des dévoyeurs de la fiction ? Leurs idées, un écran trop opaque entre eux et le livre ? Mais toute lecture passionnelle, se fichant de la critique comme de la sagesse, ne cherche-t-elle pas tant à s’alimenter qu’à se départir de ses préjugés ? Et existe-t-il une lecture intéressante qui ne soit pas, quelque part, intéressée ? Et les perspectives faussées sont-elles toujours à dédaigner sous prétexte d’être fausses ? Et, par-delà ce que leur interprétation possède de tronqué, d’excessif, de biaisé et d’abusif, reconnaissons-leur le mérite de s’être incorporé Rabelais. Même Garasse, par son mépris, encourage à ouvrir Gargantua, dès lors qu’on n’adopte pas ses idées arrêtées. Les libertins du XVIIe siècle n’y manqueront pas. Voltaire lui-même, peu sensible à la verve rabelaisienne, verra en lui un comparse dans son combat contre la censure. Ne sommes-nous jamais bouleversés que par une part de nous-mêmes qui nous était cachée ? Un livre doit être la hache qui fend la mer gelée en nous écrivait Kafka quelque part. Mais sortir de l’inertie ne se veut pas dire à chaque fois se remettre en cause, et si des livres nous infléchissent, d’autres fortifient nos convictions, sont la brûlure qui nous éveille, le bouclier de nos craintes et le glaive de nos combats. L’idéal de vie thélémite, conjugaison de la liberté individuelle et de la solidarité commune, n’invite-t-il pas d’ailleurs à rêver à la réalisation des utopies ?

Références

Mikhaïl Bakhtine; L’Œuvre de François Rabelais et la culture populaire au Moyen Âge et sous la Renaissance, Paris, Gallimard, coll. « Tel » (no 70),‎ 1982
Marcel De Grève, La réception de Rabelais en Europe du XVIe au XVIIIe siècle, études réunies par Claude De Grève et Jean Céard, Paris, Champion, 2009, [J’aurais pu notamment parlé des libertins du XVIIe qui voit en Rabelais un des leurs]
J.-J. Tatin-Gourier, Ginguené : « Rabelais à la lumière des évènements révolutionnaires », dans Ginguené, idéologue et médiateur , sous la direction de E. Guitton, Presses universitaires de Rennes, 1995, p.193-201
Raoul Vaneigem, Salut à Rabelais ! Une lecture au présent, Éditions complexe, 2003

L’ humanisme dans la graphosphère

20 mars 2014 § Poster un commentaire

Maintenant toutes disciplines sont restituées, les langues instaurées, Grecque sans laquelle c’est honte que une personne se die sçavant, Hebraicque, Caldaicque, Latine. Les impressions tant elegantes et correctes en usance, qui ont esté inventées de mon eage par inspiration divine, comme à contrefil l’artillerie par suggestion diabolicque. Tout le monde est plein de gens savans, de precepteurs tresdoctes, de librairies tresamples, qu’il m’estadvis que ny au temps de Platon, ny de Ciceron, ny de Papinian n’estoit telle commodité d’estude qu’on y voit maintenant. (Pantagruel, VIII)

Avec l’essor de l’imprimerie advient la banalisation du texte, l’élargissement des cercles de lecture, la démocratisation du livre. Sans endiguer les fossés culturels, impuissante à elle seule à lutter contre l’analphabétisme, elle n’en bouleverse pas moins profondément la vie des idées et, dans une perspective médiologique, conditonne l’entrée dans la graphosphère ou âge de la science moderne. L’imprimerie s’est diffusée très rapidement pour son époque : en 1454 Gutenberg met au point les caractères mobiles, l’invention arrive à Rome et Venise en 1466, à Bâle et Augsbourg en 1468, Paris en 1470, Lyon en 1473 …  Avant 1501, on dénombre plus de 250 centres de presses, de Séville à Budapest et de Londres à Dantzig. La vulgarisation passe aussi par l’essor des petits formats, débutant véritablement au XVIe siècle : au siècle précédent, les in-quarto et in-octavo sont surtout dévolus aux textes courts, concernant surtout les livres d’heures et livres de piétés. Mais dès la fin du siècle, l’imprimeur humaniste Alde Maunuce et son entourage facilitent la lecture des classiques et des humanités en adoptant cette forme moins onéreuse. La popularité de l’imprimé se vérifie également par le succès  des almanachs & des pronostications vendus à un plus large public par les colporteurs.  Le succès se mesure désormais avec le nombre des réimpressions :   Pantagruel connait ainsi 8 éditions éditions entre 1533 et 1535. De même, le Tiers Livre, publié, à la différence du précédent, non en caractères gothiques mais romains, est réimprimé 9 fois de 1546 à 1552. Dès le XVIe siècle, les œuvres de Rabelais sont ainsi diffusées à des dizaines de milliers d’exemplaires. Et dès le prologue de ce même livre le narrateur – bonimenteur se réfère à un succès de l’époque, les Chroniques gargantuines,  en prétendant y trouver un modèle :

Bien vray est-il que l’on trouve aulcuns livres dignes de haulte fustaye certaines proprietés occultes, au nombre desquelz l’on tient Fessepinte, Orlando furioso, Robert le diable, Fierabras, Guillaume sans paour, Hunon de bourdeaulx, Montevieille et Matabrune. Mais ils ne sont comparables à celluy duquel parlons. Et le monde a bien cogneu par experience infallible le grand emolument et utilité qui venoit de ladicte chronique Gargantuine : car il en a esté plus vendu par les imprimeurs en deux moys, qu’il ne sera acheté de Bibles en neuf ans. Voulant doncques je vostre humble esclave accroistre vos passetemps dadvantaige, vous offre de present un aultre livre de mesme billion sinon qu’il est un peu plus equitable et digne de foy que n’estoit l’autre. (Pantagruel, Prologue).

Strasbourg ou le berceau de l'imprimerie

Strasbourg ou le berceau de l’imprimerie

L’écriture des textes change elle-même avec cette industrialisation culturelle. Si au départ le livre imprimé imite son prédécesseur manuscrit, peu à peu apparaissent de nouveaux caractères, avec la concurrence du caractère romain sur le gothique, la présence d’une page de titre, d’un colophon et d’un incipit, nécessaires à l’identification du livre… Rabelais porte un soin particulier à l’édition du texte, en se tenant informé des progrès de la typographie notamment développés par Robert Estienne, Palsgrave, Tory et Sylvius peu avant le début de sa production romanesque  ( introduction de l’accent aigu, du tréma et de la cédille en 1530, de l’apostrophe, des accents grave et circonflexe en 1531).

Extrait du manifeste typographique de Geofroy Tory,  L'Art et science de la vraye proportion des Lettres Attiques, ou Antiques, autremet dictes, Romaines, selon le corps et le visaige humain...

Extrait du manifeste typographique de Geofroy Tory, L’Art et science de la vraye proportion des Lettres Attiques, ou Antiques, autremet dictes, Romaines, selon le corps et le visaige humain…

De nombreux imprimeurs soutiennent les humanistes – ou ces derniers apportent leur aide dans la correction. Au nombre des imprimeurs de Rabelais, entre Claude Nourry, François Juste, Christian Wechel, Michel Faizandat ou Pierre de Tours, Sébastien Gyphe a la particularité d’avoir édité les textes scientifiques du Tourangeau. Ce dernier est une figure majeure des librairies lyonnaises de son temps, connu pour avoir contribué à la propagation des éditions aldines ainsi que de la pensée érasmienne. Originaire de Reuntlingen, en Souabe, il s’installe à Lyon après une période d’apprentissage en Allemagne et à Venise, puis publie des grands auteurs latins et grecs, des ouvrages de grammaires, de rhétoriques, de droit, les œuvres de Melanchthon, d’Érasme et de Nicolas Bourbon. Il s’entoure d’humanistes qu’il accueille et défend par son travail, comme Alciat, Clément Marot, Salmon Macrin et Maurice Scève. Une épitre-dédicace adressée à son protecteur Geoffroy d’Estissac, placée en tête de l’édition critique de textes de Galien et d’Hippocrate, illustre les relations entre un humaniste et son imprimeur :

Tandis que j’expliquais publiquement, l’année dernière à Montpellier, les Aphorismes d’Hippocrate et ensuite l’Art médical de Galien devant un nombreux auditoire, j’avais noté, très illustre prélat, un certain nombres de passages sur lesquels les commentateurs ne me donnaient pas entièrement satisfaction. Ayant en effet comparé leurs traductions avec un manuscrit grec dont je disposais en plus de ceux qui sont couramment en circulation – un manuscrit très ancien écrit en caractères ioniens avec beaucoup d’élégances et de régularité – je découvris qu’ils avaient fait de nombreuses omissions, des additions de phrases étrangères et interpolées, qu’ils avaient rendus certains passages trop faiblement, qu’ils en avaient trahis plutôt que traduit bon nombre. Chose qui, si l’on juge habituellement comme une imperfection partout ailleurs, est un crime dans les livres de médecines. (…) Ces notules, Sébastien Gryphe, imprimeur accompli et consommé, les avait vues, il n’y a guère parmi mes papiers : depuis longtemps, il avait le dessin d’imprimer les livres des anciens médecins, avec cette conscience quasi inégalable dont il fait preuve à l’égard de tous les autres ouvrages. Il me pressa de les laisser publier pour le bien commun des savants. Et il n’eut point de peines à obtenir ce que sans cela j’avais moi-même l’intention de lui donner. La seule difficulté fut que ces notes que j’avais recueillis pour mon usage personnel sans idées de publication, il demandait qu’elles fussent rédigées, de façon qu’elle pussent être ajoutées au livre, qui serait réduit au format d’un manuel (il eût fallu en effet moins de travail, et peut-être bien peu de peine supplémentaire pour traduire tout intégralement en latin). Étant donné que la matière de mes notes était deux fois plus étendues que celle du texte proprement dit, afin que le livre lui-même ne prit pas des proportions démesurées, il a paru bon d’indiquer seulement, de façon sommaire, les passages où il y aurait lieu de consulter les textes grecs. (Traduction depuis le latin par Mureille Huchon)

Néanmoins, n’exagérons pas la confiance des humanistes envers l’imprimerie. Les premiers d’entre-eux s’avèrent en effet assez méfiants des erreurs qu’elles propagent. Soucieux de l’authenticité et du rétablissement des textes anciens, ils ne peuvent que déplorer le fait que cette invention démultiplie la moindre cacographie. L’un des plus illustres, Érasme, pourfend les modifications apportées aux textes des Anciens, parfois sous prétexte de les corriger, ce qui va à l’encontre du travail philologique. D’ailleurs, les philologues tirent plus d’informations du manuscrit que de l’imprimé qui standardise les textes.  Il n’est donc pas étonnant que la condamnation de la négligence des imprimeurs avides se trouve être un lieu commun de l’époque. De même, les intellectuels ne voient pas d’un bon œil le fait que se multiplient également les ouvrages pernicieux ou les contrefaçons.  Rabelais invoque ainsi une erreur typographique dans sa défense contre des attaques pour hérésie. L’auteur dénonce cette diffamation dans l’épître-dédicace du Quart-Livre adressée à Odet de Châtillon :

Mais la calumnie de certains Canibales, misantropes, agelastes avoit tant contre moy esté atroce et desraisonnée, qu’elle avoit vaincu ma patience, et plus n’estoit déliberé en escrire un Iota. Car l’une des moindres contumelies [injures] dont ils usoient, estoit, que tels livres tous estoient farciz d’hérésies diverses : n’en povoient toutes fois une seulle exhiber en endroict aulcun : de folastries joyeuses hors l’offence de Dieu, et du Roy, prou (c’est le subject et theme unicque d’iceulx livres) d’heresies poinct : sinon perversement et contre tout usaige de raison et de languaige commun interpretans ce que à poine de mille fois mourir, si autant possible estoit, ne vouldrois avoir pensé : comme un qui pain interpretoit pierre : poisson, serpent : œuf, scorpion. (…) Et [François Ier] avoit eu en horreur quelque mangeur de serpens, qui fondoit mortelle haeresie sus un N. mis pour un M. par faulte et negligence des imprimeurs.

Jean Huss sur le bûcher. Inventeur du circonflexe inversé (hatchek) , pourfendeur du trafic des indulgences et à l'origine d'une hérésie qui le conduit à l'excommunication et à l'interdiction de ses livres. Les protestants le voient comme un précurseur.  Estampe du XVe, anonyme.

Jean Huss sur le bûcher. Inventeur du circonflexe inversé (hatchek) , pourfendeur du trafic des indulgences et à l’origine d’une hérésie qui le conduit à l’excommunication et à l’interdiction de ses livres. Les protestants le voient comme un précurseur. Estampe du XVe, anonyme.

En effet, en 1546, « asne  » apparait trois fois à la place d’« âme », ce qui correspond néanmoins à une plaisanterie traditionnelle. Il faut dire que la violence de l’époque s’accroit, ainsi que l’intolérance religieuse. Un amis de Rabelais, Étienne Dolet, meurt étranglé, puis brulé à 37 ans place Maubert, le 3 août 1546, avec ses livres. Enfin, précisions que cette amitié avait quelque peu souffert d’une publication frauduleuse et fautive de Pantagruel en 1542, ce qui valut une violente diatribe de la part du successeur de François Juste, Pierre de Tours.  La perquisition avait découvert chez lui l’Institution chrétienne de Calvin, la Bible française d’Olivétan et des opuscules de Melanchton. Il avait déjà été condamné pour son activité éditoriale, puis relâché grâce à l’intervention de responsables religieux charitables.   Le 19 mai 1889 une statue est érigée en son honneur, elle sera déboulonnée en 1942. C’est justement dans le premier roman rabelaisien qu’est évoqué le bûcher :

… de là vint à Thoulouse où apprint fort bien à dancer et à jouer de l’espée à deux mains, comme est l’usance des escholiers de ladicte université, mais il n’y demoura gueres, quand il vit qu’ilz faisoyent brusler leurs regens tout vifz comme harans soretz : disant, « Jà dieu ne plaise que ainsi je meure, car je suis de ma nature assez alteré sans me chauffer dadvantaige » (Pantagruel, V)

Manifestation autour de statue d'Etienne Dolet, place Maubert.

Manifestation autour de statue d’Etienne Dolet, place Maubert.

Que faire face aux fanatiques pyromanes ? Le prologue de ce même livre nous convie de se prémunir de la perte par la relecture et l’imprégnation livresque :

Et à la mienne volonté que cgascun laissast sa propre besoigne, ne se sousciat de son mestier et mist ses affaires propres en oubly, pour y vacquer entierement , sans que son esperit feust de ailleurs distraict ni empesché : jusques à ce que l’on les tint par cueur, affin que si d’adventure l’art de l’Imprimerie cessoit, ou en cas que tous livres perissent, on temps advenir un chascun les peust bien au net enseigner à ses enfants, et à ses successeurs et survivens bailler comme de main en main, ainsy que une religieuse Caballe. (Pantagruel, prologue)

Cela ne vous dit rien ? Mais si ! Farenheit 451 de Ray Bradbury, où, dans un monde qui interdit la lecture, des hommes-livres connaissent des textes par cœur pour les sauver du feu de l’oubli.  Avec l’imprimerie ne nait pas mais se généralise la bibliophilie. Place aux éditions luxueuses de Rabelais illustrées par Gustave Doré ou Alfred Robida. Laissons le dernier mot à un illustre bibliophile, Charles Nodier, tiré d’un récit intitulé Le bibliomane. Il y a tout lieu de croire que c’est de Gargantua auquel le narrateur fait allusions…

Il y a vingt ans que Théodore s’était retiré du monde pour travailler ou pour ne rien faire : lequel des deux, c’était un grand secret. Il songeait et on ne savait pas à quoi il songeait. Il passait sa vie au milieu des livres, et ne s’occupait que de livres, ce qui avait donné lieu à quelques uns de penser qu’il composait un livre qui rendrait tous les autres livres inutiles ; mais ils se trompaient évidemment. Théodore avait tiré trop bon parti de ces études pour ignorer que ce livre est fait il y a trois cents ans. C’est le treizième chapitre du livre de Rabelais.

Vignette pour l'édition de 1854. Publiée sur un papier de qualité bon marché, cette édition n'est pas dans la lignée des in-folio qui rendirent Gustave Doré célèbre dans le monde entier.

Vignette pour l’édition de 1854. Publiée sur un papier de qualité bon marché, cette édition n’est pas dans la lignée des in-folio qui rendirent Gustave Doré célèbre dans le monde entier.

Bibliographèmes
CROUSAZ Karine, Érasme et le pouvoir de l’imprimerie, Antipodes, 2005LECOMPTE Jean-François, L’affaire Dolet, Éditions Édite, 2009
FEBVRE Lucien & MARTIN Henri-Jean, L’apparition du livre, Albin Michel, 1999
HUCHON Mireille, « Rabelais éditeur et auteur chez Gryphe », Raphaële Mouren (dir.) Quid Novi ? Sébastien Gryphe à l’occasion du 450e anniversaire de sa mort. Actes du colloque 23 au 25 décembre 2006,
RAWLES Stephen, « What Did Rabelais Really Know about Printing and Publishing ? », in Éditer et traduire Rabelais à travers les âges, Rodopi, 1997

Au pays de l’enfance, la Touraine

28 février 2014 § 1 commentaire

_ Dea mon amy dist Pantagruel, ne sçavez vous parler Françoys ? _ Si faictz, tresbien seigneur, respondit le compaignon, Dieu mercy : c’est ma langue naturelle, et maternelle, car je suis né et ay esté nourry jeune au jardin de France, c’est Touraine. Pantagruel, IX

Votre âme est un paysage choisi , Verlaine, « Clair de lune », dans Fêtes galantes

La geste pantagruélique ne tient en rien de l’autofiction avant la lettre, pas plus qu’elle ne s’épanche sur les souvenirs des premiers âges de la vie.  Et pourtant, quelques allusions à la contrée d’origine de Rabelais figurent ça et là, dont de nombreux toponymes obscurs pour la plupart des étrangers de la région, fussent-ils érudits… La guerre picrocholine se déroule ainsi en terre connue : ceux sont les armées du village de Lerné qui envahissent les terres de Grandgousier. D’ailleurs, sans doute ne connaîtrait-on plus la modeste abbaye de Seuilly [Seuillé dans le texte original] sans la résistance héroïque de Frère Jean contre les barbares venant saccager les vignes sacrées. Les troupes picrocholines, après avoir mises à feu, à sang et à sac le bourg avoisinant « se transporterent en l’abbaye avecques horrible tumulte : mais la trouverent bien resserrée et fermée : dont l’armée principale marcha oultre vers le gué de Vede : exceptez sept enseignes [compagnies] de gens de pieds et deux cents lances qui là restèrent et rompirent les murailles du cloz affin de guaster toute la vendange. » Face à l’invasion, alors que les autres moines prient en tremblant et se livrent à de pathétiques processions, Frère Jean saisit un bâton de cormier et se livre à un massacre jubilatoire, écrabouille les cervelles, décolle les vertèbres, démolit les reins, tranche les nez, enfonce, met en pièces et défonce mâchoires, épine dorsales et hanches… Signalons au passage que la défense de la vigne constitue un symbole classique de la défense de la chrétienté assiégée. Le récit fait allusion à la prise de Rome par les lansquenets de Charles Quint, le 6 mai 1527, ainsi qu’à la passivité du pape. Par le biais de l’exagération épique, employée de manière burlesque, les conflits de la province tourangelle se trouvent apparentés à la géopolitique européenne.

Frère  Jean comme argument publicitaire ou la profanation du service du vin. « Moustille du clos de seuillé » , Paris, 19e siècle.

Frère Jean comme argument publicitaire ou la profanation du service du vin. « Moustille du clos de seuillé » , Paris, 19e siècle. Médiathèque de Chaumont.

Il ne reste que peu de vestiges de l’abbaye de Seuilly, fondée au tout début du XIIe siècle, couvent bénédictin effectivement outragé avant la naissance et après la mort de Rabelais : un incendie ravage l’église et les bâtiments claustraux en 1461, des protestants saccagent et dérobent le lieu en 1562, un ouragan emporte une partie de la toiture en 1751. Elle correspondait néanmoins à un plus vaste ensemble, et le visiteur curieux pourra notamment s’arrêter devant une ( paraît-il) remarquable charpente du XVe siècle de la grange au centre de la cour. Tandis que l’avant-garde picrocholine connait un revers cuisant dans cette abbaye, le reste de l’expédition s’en va prendre le château de la Roche-Clermaut :

Ce pendant que le moine s’escarmouchoit comme avons dict contre ceulx qui estoient entrez le clous, Picrochole à grande hastiveté passa le gué de Vede avec ses gens et assaillit la roche Clermauld, au quel lieu ne luy feut faicte resistance queconques, et par ce qu’il estoit jà nuict delibera en icelle ville se heberger soy et ses gens et refraischir de sa cholere pugnitive. Au matin print d’assault les boullevars et chasteau et le rempara tresbien : et le proveut de munitions requises pensant là faire sa retraicte si d’ailleurs estoit assailly. Car le lieu estoit fort et par art et par nature, à cause de la situation, et assiette. (…)

« Veüe du chasteau et du village de La Roche-Clermaut, en Touraine, à une lieue de Chinon, appartenant à M. de Villelandry s », 1699, Louis Boudan.

« Veüe du chasteau et du village de La Roche-Clermaut, en Touraine, à une lieue de Chinon, appartenant à M. de Villelandry s », 1699, Louis Boudan.

Un des bergiers qui gardoient les vignes nommé Pillot : se transporta devers luy en icelle heure, et raconta entirement les excés et pillaiges que faisoit Picrochole Roy de Lerné en ses terres et dommaines et comment il avoit pillé, gasté, saccagé tout le pays, excepté le clous de Seuillé que frere Jean des entommeures avoit saulvé à son honneur, et de présent estoit ledict roy en la roche Clermaud : et là en grande instance se remparoit, luy et ses gens. (…)

Ce pendant sa jument pissa pour se lacher le ventre : mais ce fut en telle abondance : qu’elle en feist sept lieues de deluge, et deriva tout le pissat au gué de Vede et tant l’enfla devers le fil de l’eau, que toute ceste bande des ennemys furent en grande horreur noyez, exceptez aulcuns qui avoient prins le chemin vers les cousteaux à gauche. Gargantua venu à l’endroit du boys de Vede feut advisé par Eudemon que dedans le chasteau estoit quelque reste des ennemys, pour laquelle chose sçavoir Gargantua s’escria tant qu’il peut. « Estez vous là, ou n’y estez vous pas ? Si vous y estes, n’y soyez plus : si n’y estez : je n’ay que dire. » Mais un ribauld canonier qui estoit au machicoulys : luy tira un coup de canon, et le atteint par la tempe dextre furieusement : toutesfoys ne luy feist pource mal en plus que s’il luy eust getté une prune. « Qu’est-ce là ? dist Gargantua, nous gettez vous icy des grains de raisin ? La vendange vous coustera cher. » Pensant de vray que le boulet feust un grain de raisin. Gargantua, XXXVI

Il serait vain de recenser toutes les lieux de Touraine présent dans la narration, mais nous pouvons déjà en tirer des conclusions. Rabelais ne détaille pas le cadre de vie de son enfance car ce sont avant tout des lieux : le roman n’est pas pour lui un moyen de laisser transparaitre son intimité. De manière générale, l’écrivain ne s’attache pas non plus au pittoresque : il multiplie les lieux de passages, simples points de repères dans l’espace, non des paysages et des décors. Il crypte le texte de souvenirs personnels comme il fait de même avec les références livresques, compose et joue avec sa propre mémoire plus qu’avec les connaissances présupposées des lecteurs. L’aller-retour entre réalité et fantaisie complique l’identification et l’interprétation de ces brèves évocations. Par exemple, Gymnaste reçoit le château de Couldray-Montpensier en récompense de ses prouesses. Or, il s’avère que François Ier a effectivement  offert ce cadeau, entré dans le domaine royal suite aux dettes de son prédecesseur, à un loyal serviteur, Jehan d’Escoubleau. Faut-il en conclure que la mention de château est un clin d’oeil ou un hommage ?

En dépit de leur concision, de leur rareté et de leur dispersion, les évocations tourangelles s’avèrent souvent chaleureuses, voire élogieuses, hyperboliques. N’est-il pas dit que Chinon est la première ville du monde ? A vrai dire, encore par une astuce étymologique : Là je disois à Pantagruel, « ceste entrée me revocque en souvenir la cave peinte de la premiere ville du monde : car là sont peinctures pareilles, en pareille fraischeur comme icy.

_ Où est, demanda Pantagruel, qui est ceste premiere ville que dites ?

_ Chinon, di-je, ou Caynon en Touraine.

_ Je sçay, respondit Pantagruel, où est Chinon, et la cave peinte aussi, j’y ait beu maints verres de vin frais, et ne fais doute aucune que Chinon ne soit ville antique, son blason l’atteste, auquel est dot

deux, ou trois fois, Chinon,

petite ville grand renom,

assise sus pierre ancienne,

au haut le bois, au pied Vienne.

Mais comment seroit elle ville premiere du monde, où le trouvez-vous par escrit, quelle conjecture en avez ? »

_ Je dy, trouve en l’Escripture Sacrée que Cayn fut premier bastisseur de villes : vray donques semblable est, que la premiere, il de son nom nomma Cainon…   Cinquiesme livre, XXXIIII

Vue depuis la Vienne. Agence France Roll, 1912.

Chinon vue depuis la Vienne. Agence France Roll, 1912.

La famille de Rabelais possédait d’ailleurs une demeure rue des Potaires, devenue rue de Lamproye à la fin du XVIe siècle, avant sa transformation en hôtellerie au XVIIe siècle. A la suite de cela, l’historiographie créa le mythe d’un Rabelais fils d’aubergiste. Toujours est-il que l’humaniste s’est donc bien probablement abreuvé aux Caves Peintes. Panurge, en pleine tempête, regrette de ne point se trouver dans ces lieux de terre ferme : « Pleust à la digne vertu de Dieu qu’à l’heure praesente, je feusse dedans le clos de Seuilly ou chés Innocent le pasticier, devant la Cave Peinte de Chinon, sus poine de me mettre en pourpoinct pour cuyre les petiz pastez »  ( Quart Livre, chapitre XX )  Mais le vrai lieu de l’enfance, le refuge qui a probablement vu la naissance de Rabelais, c’est bien entendu la Devinière, invoqué surtout pour les vertus de ses vignes. Ainsi s’expriment les biens ivres avant la naissance de Gargantua :

O lacryma Christi : c’est de la Deviniere, c’est vin pineau. O le gentil vin blanc, et pat mon ame ce n’est que vin de taffetas  (Gargantua, V )

Ou encore  Panurge offre-t-il à Rondibilis, en signe de sympathie, un liquide du même tonneau  :

Voulez-vous encores un traict de Hippocras blanc ? Ne ayez peur de l’Esquinance [l’angine]. Non. Il n’y a dedans ne Squinanthi, ne Zinzembre, ne graine de Paradis [respectivement acore odorant, gingembre ou maniguette Il n’y a que belle cinamone [cannelle] triée et le beau sucre fin, avecques le bon vin blanc du cru de la Devinière, en la plante du grand Cormier, au dessus du noyer groslier [qui attire les grolles, c’est-à-dire les corbeaux]. (Tiers Livre, XXXII)

La Devinière, de par son nom, s’associe à la saveur joyeuse du vin et à la convivialité festoyante. Si vous avez l’occastion de passer près de Chinon, n’oubliez donc pas de passer par le musée de la Devinière, où cohabitent en son ancienne demeure éditions anciennes et illustrées, expositions temporaires, portraits et autres souvenirs de son passage et de son univers…

Maison dite du Vigneron ou naquit probablement Rabelais - et y vécu.

Maison dite du Vigneron ou naquit probablement Rabelais – et y vécut.

Sources :

Henri-Paul DONTEMWILLE et Jack VIVIER, Guide à l’usage des pélerins de la Devinière, Tours, Les Amis de Rabelais et de La Devinière,‎ 1998
Martine HUBERT-PELLIER, Jack VIVIER & René FAVRET, Sur les pas de Rabelais en Touraine, C.L.D., 2001

Voir la carte de la Rabelaisie sur le site de l’association Les Amis de Rabelais et de la Devinière : http://www.amisderabelais.org/rabelaisie_page-0.html

L’impropre de l’animal

4 février 2014 § Poster un commentaire

Réfléchir sur le crime, le meurtre, la violence, oui, analyser les pulsions saugrenues et la part ombrageuse de l’homme, pourquoi pas, mais disserter sur la merde, voilà un sujet d’études, au premier abord, pour beaucoup, trop repoussant, répugnant, immonde. Le mal, bien sûr, le sale, non. Qui avoue sa fierté de porter son attention sur un tabou ? Une foultitude, mais sur un tabou qui n’est pas de l’ordre de la marginalité ou de l’interdit social mais de la nécessité organique ? Dont l’opprobre ne vient que de sa saleté, semblant donc de peu d’intérêt pour qui cherche à analyser les profondeurs de l’être humain ? Et pourtant…. qui veut comprendre la beauté ne devrait-il pas s’intéresser à la laideur ? Et pareil pour tous les couples conceptuels faciles, amour-haine, guerre-paix, intelligence-bêtise ? Ne serait-ce que pour déconstruire ces associations binaires par la suite, déficeler les fausses oppositions, que l’un n’est pas le miroir de l’autre ? Parions que notre condition fécale recèle des interrogations consistantes, une matière à penser. L’excrétion désacralise. Elle nous rappelle à notre animalité primitive. Elle se rit des autorités guindés, des esprits pédants, de ceux qui se croient au-dessus des autres. Un humaniste n’écrira-t-il pas : « Si, avons nous beau monter sur des échasses, car sur des échasses encore faut-il marcher de nos jambes. Et au plus élevé trône du monde, si ne sommes assis que sur notre cul. » Il importe donc pour qui s’apprête à entrer en dévotion de veiller à sa pureté corporelle, de ne pas prendre le risque qu’une indisposition digestive empêche notre méditation.

Car les Bons Pères de religion par certaine cabalistique institution des anciens, non escripte, mais baillée de main en main, soy levans de mon temps, pour matines, faisoient certains praembules notables avant entrer en l’eclise. Fiantoient aux fiantoirs, pissoient aux pissoirs, crachoient aux crachoirs, toussoient aux toussoirs mélodieusement, resvoient aux resvoirs affin de ne rien immonde ne porter au service divin. Ces choses faictes, devotement se transportoient en la saincte chapelle (ainsi estoit en leurs rebuts nommés la cuisine claustrale) et devotement sollicitoient que dès lors feust au feu le beuf mis pour le desjeuner des religieux frères de Notre-Seigneur. (Tiers Livre, XV)

De même que les flux gastriques se moquent des instants solennels, ils ne reconnaissent ni hiérarchie, ni théocratie. Messire Gaster, objet de la vénération des gastrolaâtres, le reconnaît lui-même :

« Ce non obstant, Gaster confessoit estre non Dieu, mais paouvre, vile, chetifve creature. Et comme le roy Antigonus premier de ce nom respondità un nommé Hermodotus (lequel en ses poésies l’appelloit Dieu, et filz du Soleil) disant Mon Lasanophore le nie. Lasanon estoit une terrine et un vaisseau [pot] approprié à recepvoir les excrements du ventre : ainsi Gaster renvoie ces Matagotz [hypocrites] à sa scelle persée veoir, considerer, philosopher, et contempler quelle divinité il trouvait en sa matière fecale. » (Quart Livre, LX)

Chaise percée. Illustration anonyme de Nouveau voyage d'Italie de Maximilien Misson, édité en 1731. Source : Gallica

Chaise percée. Illustration anonyme de Nouveau voyage d’Italie de Maximilien Misson, édité en 1731.

La merde, en-elle même résidu alimentaires, indésirable rejet de nutriments, dégrade parce qu’elle est en elle-même dégradation. Elle entache les élévations spirituelles. Non seulement profanatrice, elle refuse toute prétention à la dignité, elle comporte une violence symbolique d’humiliation. Ainsi Panurge dévalue-il les gloses médiévales :

Ainsi vint à Bourges, où estudia bien long temps, et proffita beaucoup en la faculté des loix. Et disoit aulcunesfois que les livres des loix luy sembloient être une belle robbe d’or, triumphante et précieuse à merveilles, qui feust brodée de merde de merde : Car, disoit-il, au monde n’y a livres tant beaulx, tant aornés, tant élégans, comme sont les textes des Pandectes; mais la brodure d’iceulx, c’est assavoir la Glose de Accurse, est tant salle, tant infâme et punaise, que ce n’est qu’ordure et villenie. (Pantagruel, V)

Insulte passagère, qui révèle une aversion sans prendre le temps de l’explication raisonnée. En réalité, l’urine apparait comme une arme bien plus redoutable dans la geste rabelaisienne. Dans le premier roman, Panurge répand une concoction composée à partir d’une chienne en chaleur sur une dame qui se refuse à lui. Une horde de chiens la pourchassent et compissent l’infortunée. Si ce pendard ne nous surprend pas avec ce tour cruel, cela se révèle plus étonnant pour Gargantua, figure du géant débonnaire et humaniste. Arrivé à dans la capitale, les parisiens se pressent autour de lui comme une bête de foire, si bien qu’il se réfugie sur la cathédrale et se soulage à sa façon de cet imprévu succès.

Auquel lieu estant, et voyant tant de gens, à l’entour de soy : dist clerement :
« Je croy que ces maroufles voulent que je leur paye icu ma bien venue et mon proficiat. C’est raison. Je leur voys donner le vin. Mais ce ne sera que par rys.» Lors en soubriant destacha sa belle braguette, et tirant sa mentule en l’ai les compissa si aigrement, qu’il en noya deux cens soixante mille, quatre cens dix et huyt. Sans les femmes et petiz enfans. Quelque nombre d’iceulx evada ce pissefort à legiereté des pieds. Et quand furent au plus hault de l’université, suans, toussans, crachans, et hors d’halene, commencerent à renier et jurer les ungs en cholere, les aultres par rys. « Carymary, Carymara. Par saincte mamye, nous son baignez par rys », dont fut depuis la ville nommée Paris laquelle auparavant on appelloit Leucece. (Gargantua, XVII)

Inondation, 24/1/1910, quai de Passy. Paris, 16e arrondissement, un homme et un enfant tirent une lourde charrette à bras : photographie de presse / [Agence Rol. Source : Gallica Auteur : Agence Rol. Agence photographique Ne voir que les résultats de cet auteur Date d'édition : 1910

Inondation, 24/1/1910, quai de Passy. Paris, 16e arrondissement, un homme et un enfant tirent une lourde charrette à bras : photographie de presse / Agence Rol. 

Il est vrai que cette inondation-pour-de-rire tient plus de l’imagerie facétieuse, de l’humour gras et consciemment puéril plus que de la description sadique. Jouer avec les excréments, même dans le seul monde insalissable du langage, afin de se moquer du sérieux de l’intelligence et de la morale. Par différence avec l’affront ordurier et agressif, l’emploi ludique de la merde ne cherche pas tant à rabaisser un adversaire qu’à se moquer du désarroi du merdoyé. L’espièglerie va jusqu’à l’autodérision, comme en témoigne Panurge, qui rit après s’être conchié de peur après le retentissement d’un coup de canon.

Frere Jan à l’approcher sentoit je ne sçay quelle odeur aultre que de la pouldre à canon. Dont il tira Panurge en place, et apperceut que sa chemise estoit toute foyreuse et embrenée de frays. La vertu retentrice du nerf qui restraincti le muscle nommé Sphincter (c’est le trou du cul) estoit dissolue par la vehemence de paour qu’il avoit en ses phantasticques visions. Adjoint le tonnoire de telles cannonades : lequel plus est horrificque par les chambres basses que n’est sus le tillac. Car un des symptomes et accidens de paour est que par luy ordinairement, se ouvre le guischet du serrail on quel est à temps la matière fecale retenue.

(…)

« Dictez vous, respondit Pantagruel, que j’ay paour ? Pas maille. Je suys par la vertus Dieu, plus couraigeux, que si j’eusse autant de mousches avallé, qu’il en est mis en paste dedans Paris, depuys la feste sainct Jan jusques à la Toussains. Ha, ha, ha, ? Houay ? Que Diable est cecy ? Appelez vous cecy foyre, bren, crottes, merde, fiant dejection, matiere fecale, excrement, repaire, laisse, esmeut, fumée, estront, scybale, ou spyrathe ? [Les deux derniers mots sont empruntés au grec.] C’est (croy je) sapphran d’Hibernie. Hoa, ha hie. C’est sapphran d’Hibernie. » (Quart Livre, LXVII)

Wlespiègle (Till l'espiègle) vend à son ancien Maitre Cordonnier des barils de Merde pour de la graisse. Estampe anonyme du 17e siècle. Source : Gallica.

Wlespiègle (Till l’espiègle) vend à son ancien Maitre Cordonnier des barils de Merde pour de la graisse. Estampe anonyme du 17e siècle.

Insouciance devant les pieds de nez de la nature, gaité sauvage que ne rebute point l’aspect et l’odeur merdiques, ces traits de caractère nous approche du carnaval et de la liesse carnavalesque chère à Bakhtine. Le comique grossier s’affranchit des visions du monde tragiques, des exhortations à la bienséance. L’ingéniosité que montre Gargantua enfant, par l’invention du torchecul, détrône le savoir de son piédestal en restaurant notre part de matérialité. Inversement, il prouve que l’esprit s’éveille non pas en s’aveuglant devant ce qui l’exècre mais au contraire par une exploration dénuée de préjugés et de craintes.

_ J’ay (respondit Gargantua) par longue et curieuse experience inventé un moyen de me torcher le cul, le plus seigneurial, le plus excellent, le plus expédient que fut jamais feut veu.
_ Quel ? dict Grandgousier.
_ Comme vous le raconteray (dist Gargantua) presentement. Je me torchay une foys d’un cachelet de velours de une demoiselle : et le trouvay bon : car la mollice de sa soye me causoit au fondement une volupté bien grande. Une aultre foys d’un chapron d’ycelles et feut de mesmes. Une aultre foys des aureillettes [partie de coiffure qui recouvre les oreilles] de satin cramoysi : mais la dorure d’un tas de sphere de merde qui y estoient m’escorcherent tout le derriere, que le feu sainct Antoine arde le boyau cullier de l’orfebvre qui les feist : et de la demoiselle, que les portoit. Ce mal passa me torchant d’un bonnet de paige bien emplumé à la Souice. Puis fiantant derrière un buisson, trouvay un chat de Mars, d’icelluy me torchay, mais ses gryphes me exulcerent tout le perinée. (…)

En chiant l’aultre hyver senty
La guabelle que à mon cul doibs,
L’odeur feut aultre que cuydois :
J’en feuz du tout empuanty.

O si quelc’un eust consenty
M’amener une que attendoys
En chiant.

Car je luy eusse assimenty [arrangé]
Son trou d’urine, à mon lourdoys [de manière grossière]
Ce pendant eust avec ses doigtz
Mon trou de merde guarenty
En chiant

(…)

Mais concluent je dys et maintiens, qu’il n’y a tel torchecul que d’un oizon bien dumeté, pourveu qu’on luy tienne la teste entre les jambes. Et m’en croyez sur mon honneur. Car vous sentez au trou du cul une volupté mirificque, tant par la douleur d’icelluy dumet, que par la chaleur tempérée de l’oizon, laquelle facilement est communicquée au boyau culier et aultres intestines, jusques à venir à la région du cueur et du cerveau. Et ne pensez que la beatitude des Heroes et semidieux qui sont par les champs Elysiens soit en leur Asphodele ou Ambroisie, ou Nectar, comme disent ces vieilles ycy. Elle est (scelon mon opinion) en ce qu’ilz se torchent le cul d’un oyzon. (Gargantua, XIII)

Joueur de harpe charmant un oiseau / artiste anonyme français fin XVe siècle. Source : Gallica

Joueur de harpe charmant un oiseau / artiste anonyme français fin XVe siècle.

Et pour donner le mot de la fin de cet article merdoyant à un poète, retenons que là où ça sent la merde, ça sent l’être.

Pour qui ce sujet n’écœure pas
Claude Gaignebet et Marie-Claude Perier, L’homme et l’excretum, in Histoire des mœurs, Gallimard, 1990,, I, vol. 1., pp.831-893
Sébastien Rongiet, La scatologie dans le Quart Livre, 25 août 2013

L’inventaire inventif

28 janvier 2014 § Poster un commentaire

Énumérer, recenser, détailler tout un aspect d’une réalité sous la forme d’une longue liste, d’une suite interminable de mots, est-ce vocation de comptable ou de poète ? L’accumulation accélère le rythme, déploie la richesse d’un champ lexical, émerveille par la truculence d’une verve littéraire, mais au risque d’une indigestion, d’une lassitude nocive à la lecture. Qui trop embrasse mal étreint. En outre, cette figure de style, préférant la juxtaposition au détriment de la phrase articulée par une syntaxe, n’autorise pas des discours démonstratifs. Elle donne à voir l’illimité, l’inépuisable variation d’une réalité plutôt qu’elle ne prétend à la profondeur concise de l’aphorisme. Et si elle ne se veut pas répertoire raisonné mais pêle-mêle sans réel début ni fin, elle frise la logorrhée. Qui en défendra les charmes ? En révélera les potentialités ? Rabelais, bien entendu, même si, d’Homère à Joyce, la littérature compte de nombreuses litanies.  Fixons le vertige de la liste… Et affirmons tout d’abord que cette prolixité correspond à une relation ludique au langage. Enfant, à quoi jouait Gargantua ?

Là jouoyt,
Au flux
À la prime
À la pille
À la triumphe
À la picardie
Au cent
À l’espinay
À la malheureuse
Au fourby
À passe dix
À trente et ung
À pair et séquence
À troy cents
Au malheureux
À la condemnade
À la charte virade
Au maucontent
Au lansquenet
Au cocu
À qui a si parle
À pille, nade, jocque, fore
À mariaige
À gay
À l’opinion
À qui faict l’ung faict l’autre,
À la sequence
Au luettes
Au tarau
(…)
Au trictrac [Une des premières attestations en français]
À toutes tables
Au tables rabattues
Au reniguebieu
Au forcé
Au dames
(…)

« Les glorieuses conquestes  de la France galamment représentées sous la figure des jeux de dames, de cartes, et de dez  » Allégorie sur la guerre de Hollande. Anonyme, 1678.   Source : Gallica

« Les glorieuses conquestes de la France galamment représentées sous la figure des jeux de dames, de cartes, et de dez » Allégorie sur la guerre de Hollande. Anonyme, 1678. Source : Gallica

À la tirelitantaine
À cochonnet va devant
(…)
À escorcher le renard [Signifie vomir]
À la ramasse
Au croc madame
À vendre l’avoine
À souffler le charbon
Au juge vif, et juge mort
(…)
À pet en gueule [Correspond au jeu moderne de la brouette]
À Guillemin baille my ma lance
À la brandelle
Au treseau
Au bouleau
(…)
À Colin maillard
À myrelimofle
À mouschart
Au crapault
(Gargantua, XXII)
(…)

Jeux de cartes, autres jeux de tables, jeux d’adresses, jeux d’enfants, jeux de mains et jeux inconnus… à quoi rime cet étalage de 217 jeux dont certains apparaissent pour la première fois dans la langue française (le tarot et le colin-maillard) ? Mais dont la plupart ne sont plus que des coquilles sonores n’évoquant rien d’autre que le charme de mots ayant vécu ce que vivent les mots ? A rendre hommage à l’infatigable créativité enfantine ? A sourire des trésors d’imaginations déployés pour passer le temps ? Le dénombrement continuel, en suggérant la prolifération indéfinie, illustre l’étendue d’un vocabulaire autant que l’incapacité des mots à épuiser les choses… Umberto Eco nous invite à lire dans les listes rabelaisiennes la venue d’un amour de l’excès, une poétique de la cornucopia. La démesure assure un effet comique de par son énormité gigantale.

Nature morte aux livres et globes par A. Bernardt. Photographie postale éditée de 1945 à 1985. Source : Gallica

Nature morte aux livres et globes par A. Bernardt. Photographie postale éditée de 1945 à 1985. Source : Gallica

Après les plaisirs de l’homo ludens viennent les découvertes de l’homo studens. Encore jeune, l’imprimerie remplit déjà les bibliothèques de plus de livres que la vie humaine ne permet d’en lire. Pantagruel, arrivé à Paris avec ses précepteurs, découvre le catalogue imaginaire de librairie [bibliothèque] l’abbaye de Saint-Victor. Les titres, pour la plupart fantaisistes, brocardent non seulement la vie dissolue des moines mais aussi les théologastres sorbonicoles, à savoir les tenants d’une sophistique stérile et les adversaires des humanistes. Au côté de personnages contemporains, tels Noël Béda et Sutoris Couturier, docteurs en Sorbonne, Ortuinus Gratius et Jacob Hochstraten, théologiens allemands, sont présents des savants médiévaux, comme le juriste Accurse et le philosophe Duns Scot. Au travers d’une cacophonie de fausses références et de jeux de mots paillards se déroule l’épisode d’un combat d’idées.

Et trouva la librairie de sainct Victor fort magnificque, mesmement d’aulcuns livres qu’il y trouva, desquelz s’ensuit le répertoyre, et primo :
Bigua salutis
Bragueta juris
Pantofla decretorum
Malogranatum vitiorum
Le Peloton de Théologie
Le Vistempenard des prescheurs, composé par Turelupin
La Couillebarine des preux
Les Hanebanes des évesques
(…)
L’apparition de saincte Geltrude à une nonnain de Poissy estant en mal d’enfant
Ars honeste pettandi in societate, per M. Ortuinum
(…)
Les Lunettes des Romipètes
Majoris, De modo faciendi boudinos [De la façon de faire les boudins. Majoris désigne John Mair, théologien écossais]
La Cornemuse des prélatz
Beda, De Optimitate triparum [De l’excellence des tripes]
La Complainte des advocatz sus la réformation des dragées
Le Chatfourré des procureurs
Des Poys au lart, cum commento
(…)
Le Chiabrena des pucelles
Le Cul pelé des veuves
La Coqueluche des moines
Les Brimborions des padres Célestins
(…)
Les Pétarades des Bullistes, Copistes, Scripteurs, Abbréviateurs, Référendaires, et Dataires, compillés par Régis
Almanach perpétuel pour les goutteux et vérollez
(…)
Antipericatametanaparbeugedamphicribationes merdicantum [Composé burlesque de grec et de latin, traduisible par  » Discussions sens dessus dessous des merdicants  » (calembour sur ordre mendiant)]
Le Limasson des rimasseurs
Le Boutavent des alchymistes
La Niquenocque des questeurs, cababezacées par frère Serratis
Les Entraves de religion
(…)
Sutoris, adversus quemdam qui vocaverat eum fripponatorem, et quod fripponatores non sunt damnati ab Ecclesia [De Couturier, contre quelqu’un qui l’aurait appelé fripon, et que les fripons ne sont point condamnés par l’Église]
Cacatorium medicorum
Le Rammoneur d’astrologie
(…)
(Pantagruel, VII)

Ce recueil burlesque associe gaiment des allusions scatologiques aux para-sciences ou au libertinage des religieux. Conjuguant l’ordure à la fausse pédanterie, il dresse le bilan d’efforts gaspillés. Un catalogue ne constitue ni un reflet de l’univers, ni même un miroir de l’état des connaissances : plutôt représente-t-il un condensé arbitraire d’opinions, d’idéologies et de discours contradictoires interdisant le surplomb d’un auteur consacré. Alberto Manguel nous avertit que l’emploi des catalogues imaginaires comme moyen satirique a notamment été imité, entre autres, par des anglais. La Bibliotheca Parliamenti de 1653, attribuée à Sir John Birkenhead, comprend ainsi comme ouvrage Theopeia, discours nous montrant, à nous autre mortels, que l’on peut compter Cromwell au nombre des Dieux puisqu’il a rejeté toute humanité. Un autre pamphlet de Sir Thomas Browne regroupe des curiosités rares ou farfelues à la manière d’une chambre des merveilles précieuse, comme un traité des rêves de Mithridate, un tableau d’éléphant danseur de cordes et une collection d’écrits en langue ancienne d’une fille de 8 ans. Alternant imagination gratuite et pique incisive, la liste de livres suggère davantage des discours que des objets singuliers

Illustrations de De Dissectione partium corporis (1545) de Charles Estienne (1504?-1564). Dessiné par Mercure Jollat. Source : Gallica

Illustrations de De Dissectione partium corporis (1545) de Charles Estienne (1504?-1564). Dessiné par Mercure Jollat. Source : Gallica

Savoir et humour ne se dissociant que rarement chez Rabelais, l’étalage encyclopédique de l’érudition va de pair avec la parodie farcesque. Dès lors, même les listes descriptives apparaissent moins comme des relevés minutieux que la reprise d’un motif poussé à son extrémité. Les enchainements-déchainements verbaux traduisent une complexité, une densité de détails qu’une seule image ne saurait rendre. L’analyse de l’anatomie de Quaresmeprenant, tout en empruntant une partie du lexique à Charles Estienne, génère une série de comparaisons qui handicapent la figuration du géant.

Quaresmeprenant, dist Xenomanes, quant aux parties internes a, au moins de mon temps avoit, la cervelle en gandeur, couleur, substance, et vigueur semblable au couillon guausche d’un Ciron masle.
Les ventricules d’icelle, comme un tirefond
L’excerescence vermiforme, comme un pillemaille
Les membranes, comme la coqueluche d’un moine
L’entonnoir, comme un oiseau de masson
La voulte, comme un gouimphe [Le trigone cérébral comme un bonnet de femme]
Le conare, comme un veze [La glande pinéale comme une cornemuse]
(…)
Les muscles, comme un soufflet
Les tendons, comme un guand d’oyseau
Les ligamens, comme une escarcelle
Les os, comme cassemuseaulx
(…)
La memoire avoit, comme une escharpe
Le sens commun, comme un bourdon
L’imagination, comme un quarillonnement de cloches,
Les pensées, comme un vol d’estourneaulx
La conscience, comme un denigement de Heronneaulx [un envol de hérons]
Les deliberations, comme une pochée d’orgues
(…)
La langue, comme une harpe
La bouche, comme une housse
Le visaige bistorié, comme un bast de mulet
La teste, contournée comme un alambic
Le crane, comme une gibessierere
(Quart Livre, XXX & XXXI)

Même si cette évocation monstrueuse rejoint un débat contemporain contre la méthode analogique de Galien et parodie  le recours systématique à la comparaison, la charge comique reste accessible à un profane. Sans doute, de tels compilations s’avèrent parfois ardues à suivre, du moins à savourer. Elles prennent toute leur ampleur par la déclamation : n’oublions pas l’effet d’oralité de ces textes. François Ier ne se faisait-il pas lire la geste pantagruélique par des lecteurs royaux ? Sans plus nous étendre sur les autres listes qui parsèment l’œuvre (généalogie des géants, activités du Royaume de la Quintessence, ribambelle d’adjectifs apposés au mot couillon, défilé de morts au statut social renversé, manières d’égorger et types de serpents…) affirmons que Rabelais, avant Éluard, se livre à une poésie ininterrompue. S’estompe la distinction entre liste utilitaire et liste aérienne, entre l’ordonnancement encyclopédique et l’amas chaotique. Esthétique et érudition se confondent dans une nomination qui outrepasse les besoins de l’histoire.
Références
ECO Umberto, Vertige de la liste, Flammarion, 2009
FONTAINE Marie-Madeleine, Quaresmeprenant et la contestation de l’analogie médicale, C.Scollen-Jimack, 1984
MANGUEL Alberto, La Bibliothèque, la nuit, Actes Sud,2006

Le Grand œuvre réside dans l’alchimie des mots

14 janvier 2014 § Poster un commentaire

«Le temps estoit encores ténébreux et sentant l’infélicité des Gothz qui avoient mis a destruction toute bonne litterature. Mais par la bonté divine, la lumière et dignité a esté de mon eage rendue es lettres, et y voy tel amendement que, de present, à difficulté seroys-je receu en la première classe des petits grimaulx, qui, en mon eage virile, estoy (non à tord) réputé le plus sçavant dudict siècle. (…) laisse moy l’Astrologie divinatrice, et l’art de Lullius, comme abuz et vanitez. (Pantagruel,VIII)

Ainsi, dans le programme éducatif que Gargantua délivre à son fils, l’astrologie et l’alchimie se trouvent écartés. Notons au passage que la réputation d’alchimiste prêtée à Raymond Lulle n’est pas moins fautive que celle de Nicolas Flamel. Avec la réaction contre la scolastique médiévale et l’aristotélisme à outrance se dessine une méfiance envers des théories et méthodes suspectées de charlatanisme. Lors d’une controverse en langue des signes, destinée à se passer de l’usage trompeur de la parole et des mots, Panurge triomphe du savant Thaumaste par une gestuelle obscène & grotesque. Et avec cette manière de débattre, Rabelais semble se moquer de bien d’autres élucubrations :

Adoncques se leva Thaumaste, et, ostant son bonnet de la teste, remercia ledict Panurge doulcement ; puis dist à haulte voix à toute l’assistance : «  Seigneur, à ceste heure, puis-je bien dire le mot évangélicque : Et ecce plus quam Salomon hic. Vous avez icy un thesor incomparable en vostre presence : c’est monsieur Pantagruel, duquel la renommée me avoit icy attiré du fin fond de Angleterre pour conferer avecques luy des problemes insolubles tant de magie, alchymie, de caballe, de geomantie, de astrologie, que de philosophie, lesquelz je avoys en mon espriz  (Pantagruel, XX)

Jean Steen

Jean Steen

Au Cinsquiesme Livre, dans le royaume de la Quinte-Essence le savant Henri Cotiral, qui porte des instruments d’une alchimie réinventée, n’inspire guère plus de confiance  :

 En icelle heure, vint vers nous droit aborder une navire chargée de tabourins, en laquelle je recognu quelques passagers de bonne maison, entre autres Henry Cotiral, compaignon vieux, lequel à sa ceinture un grand viet-d’aze [vit d’âne ] portoit, comme les femmes portent patenostre, et en main senestre tenoit un gros, gras, vieux et salle bonnet d’un taigneux : en sa dextre tenoit un gros trou de chou. De prime face qu’il me recognut, s’escria de joye, et me dist « En ay-je ? Voyez-cy (monstrant le viet-d’aze) Algamana [amalgame, ou  mélange de mercure avec un autre métal] : cestuy bonnet doctoral est nostre unique Elixo [mercure] et cecy (monstrant le trou du chou) c’est Lunaria major. [la grande lunaire, ou monnaire du pape, est une fleur] Nous la ferons [la pierre philosophale]. (Cinquiesme Livre, XVII)

Le mélange de d’objets triviaux et de références alchimiques a une valeur de désacralisation. Amalgama et Elixio parodient le vocabulaire alchimique sans le reprendre, tandis que la Lunaria major, attestée dans l’alchimie pseudo-lullienne, se trouve assimilée à un trognon de chou. La Quinte-Essence, dans le vocabulaire alchimique renvoie au plus haut degré de raffinement de la matière. Mais les chapitres consacrés au séjour chez la reine de la Quinte dénoncent les spéculations éthérées et les vaines occupations auxquels se livrent les habitants de l’ile.

Autres faisoient alchimie avec les dens ; en ce faisant emplissoient assez mal les selles percées. » (Cinquiesme Livre, XXI)

Le cuisiner de la reine se révèle d’ailleurs être un alchimiste du XIIIe siècle.

Voyez, entendez, contemplez à vostre libre arbitre tout ce que ma maison contient ; vous peu à peu emancipans du servage d’ignorance. Le cas bien me siet à volonté. Pour de laquelle vous donner enseignement non feint, en contemplation des studieux desirs desquels me semblez avoir en vos cœurs fait insigne mont-joye et suffisante preuve, je vous retiens presentement en estat et office de mes abstracteurs. Par Geber, mon premier Tabachin [cuisinier], y serez descriz au partement de ce lieu. (Cinquiesme Livre, XXI

Strasbourg, musée alsacien.

Strasbourg, musée alsacien.

En dépit des railleries, la geste pantagruélique témoigne d’une suffisante connaissance de l’hermétisme pour avoir suscité l’intérêt des commentateurs… et des interprétations ésotériques.  Plus que les autres, le Cinquiesme Livre autorise de telles lectures, bien qu’il existe un fossé entre se faire l’écho d’une pensée, la prendre comme motif et la revendiquer comme sienne. « Magicien de la gaie science » pour Éphilas Lévi,  le sorcier de Meudon ne fait pas autre chose qu’entrer en dialogue avec ses contemporains. Les humanistes sont loin d’avoir tous méprisés les para-sciences, et le tourangeau n’ignorait pas le néoplatonisme de Marsile Ficin accommodé à la sauce hermétique (elle même branche de l’alchimie). Précisons d’ailleurs que les différentes pratiques amalgamées sous le nom « d’ésotérisme » relèvent de traditions diverses. Rien n’assure l’unité de leur traitement. Mais le narrateur n’invite-t-il pas dans ses préfaces à des lectures allégoriques ? C’est plus vraisemblablement en érudit que l’humaniste dévoile sa connaissance du pythagorisme et de l’hermétisme.

En ceste vostre taciturnité congnoy-je que, non seulement estes issus de l’eschole Pythagoricque, de laquelle print racine en successive propagation l’antiquité de mes progeniteurs, mais aussi que en Egypte, celebre officine de haute philosophie, mainte lune retrograde, vos ongles mords avez et la teste d’un doigt grattée. En l’eschole de Pythegoras, taciturnité de congnoissance estoit symbole, et si silence des Egyptiens recongnu, estoit en louange deifique : et sacrifioient les Pontefs, en Hieropolis, au grand Dieu en silence , sans bruit faire ne mot sonner. (Cinquiesme Livre, XIX)

La reine de Quinte-Essence confond la perplexité muette de ses interlocuteurs à la dévotion pour le silence des pythagoriciens… Si Rabelais n’incite pas à une lecture littérale et univoque de ses écrits, il ne propose pas non plus un symbolisme crypté pour une élite. Néanmoins, le parcours de Panurge pour entendre la prophétie peut se lire comme une initiation mystique. Comme de nombreux romans, certes, mais avec une ritualisation qui donne un aspect sacré – quoique toujours teinté d’invraisemblance joyeuse – à la scène. Le héros passe à travers un temple, doit porter des attributs et un costume symboliques avant d’écouter l’Oracle.

Allégorie de l’alchimie sur Notre-Dame de Paris

Allégorie de l’alchimie sur la cathédrale de Notre-Dame de Paris

Mais par une autre tradition alchimique, le langage des oiseaux, que se révèle un lien entre bricoleur du langage et explorateur de la matière. Le langage des oiseaux est un langage crypté reposant sur des jeux de mots, les correspondances sonores et les hiéroglyphes. Sans prétendre qu’il y accordait foi, ni même qu’il la connaissait, les nombreux calembours de Rabelais, les fausses étymologies et les néologismes rappellent irrésistiblement cette manière de produire du sens à travers des combinaisons linguistiques arbitraires. Si pour les kabbalistes, la connaissance de l’hébreux autorise la connaissance des choses, au XVIe siècle existe un consensus pour admettre qu’à l’origine, les mots étaient adaptés à leur objet. Les jeux de mots ne reposent donc pas seulement – mais aussi – sur une liberté facétieuse, mais également sur des enjeux linguistiques, spirituels et gnoséologiques. Avant l’affrontement contre les Andouilles, Epistemon se voit grâce à cela assuré de la victoire :

La denomination, dist Epistemon à Pantagruel, de ces deux vostres coronels Riflandouille et Tailleboudin en cestuy conflict nous promect asceurance, heur, et victoire, si par fortune ces Andouilles nous vouloient oultrager. (Quart Livre, XXXVII)

Certes, le cratylisme et les questions de langage n’impliquent aucun lien nécessaire avec l’ésotérisme. Néanmoins, cela laisse penser que les spéculations sur le sens caché, originel ou symbolique des mots devaient paraitre moins farfelues à cette époque. Ce que nous montre la geste pantagruélique, c’est qu’indépendamment de leur rapport à la vérité et à la méthode scientifique, les traditions occultes offrent un répertoire d’image et une source d’inspiration que ne sauraient dédaigner un homme prêt à rire de ce qu’il n’approuve pas. Croire ou ne pas croire, là n’est pas la question dans la fiction. De même que, lorsqu’ils pratiquent la bibliomancie, Panurge et Pantagruel lisent des prédictions contradictoires,  de même revient au lecteur de prendre au sérieux ou non ce qui s’offre simplement à lire.

 

Sources

MAILLARD Jean-François, « Échos ésotériques dans le Cinquiesme Livre ? », in Études rabelaisiennes, t.40
MÉRIGOT Léo, « Rabelais et l’alchimie », Les Cahiers d’Hermès I. Dir. Rolland de Renéville. La Colombe, 1947.